Le plein emploi, un concept dépassé
30.03.20100
Encore aujourd’hui, en dépit d’une dangereuse hausse de 25 % du salaire minimum fédéral en trois ans et en dépit de tous les efforts de l’administration Obama-yes-we-can pour bureaucratiser tout ce qui peut l’être, l’actif américain le plus précieux reste la flexibilité du marché du travail.
Dans le passé, cet inestimable trésor a contribué bien davantage que le pétrole du Texas ou les inventeurs de la Silicon Valley aux performances économiques du pays. Et, de nos jours, ça continue. Depuis décembre 2007 (date d’entrée dans la récession au sens du NBER), les employeurs américains se sont débarrassés de 8,4 millions d’emplois (en net). Ce chiffre est hallucinant ; pour le mettre un peu en perspective, il faut savoir qu’entre 1993 et 1998 (années de forte croissance aux Etats-Unis) le nombre d’emplois a augmenté de 5,4 % : s’il recommençait à croître à ce rythme à partir de 2010, il faudrait attendre 2015 pour retrouver le niveau d’emploi d’avant la récession. « Avant de construire, il faut détruire », notait Trotski. C’est exactement dans cette perspective trotskiste que les entreprises américaines se situent, et avec en outre un sens aigüe du perfectionnement technologique en matière de gestion des effectifs puisqu’au cours de cette crise les choses n’ont vraiment pas traîné : grâce à de nouveaux logiciels d’optimisation en « temps réel », les RH américains ont tout de suite identifié de sérieux problèmes de sureffectifs ; d’où la notion de « 1ère récession SAP », du logiciel du même sigle : alors qu’autrefois l’emploi était une variable dite « laguée » (c'est-à-dire en retard par rapport au cycle : les employeurs attendaient d’avoir pleinement confirmation de la chute des commandes et des ventes avant d’amorcer lentement l’ajustement de l’emploi), désormais c’est une variable quasi-coïncidente du cycle.
Emplois civils - Une comparaison des différentes récessions

Source : Fed de Dallas
A 9,7 % (la dernière donnée disponible), le chômage dans la zone euro se situe à 2,5 points de pourcentage au dessus de son niveau le plus bas dans le cycle, il y a deux ans. Sur la même période, le taux de chômage aux Etats-Unis est monté de près de 5 points de pourcentage. Par sa politique de protection de l’emploi, l’Europe freine les réallocations sectorielles et risque ainsi de rater le prochain cycle de croissance.
On va me dire que des destructions de capacités et d’emplois ont lieu malgré tout en zone euro. Hélas non. L'ajustement de l'emploi en Espagne constitue 55 % des pertes d'emplois de la zone euro depuis le début de la crise, alors que l'emploi espagnol ne représente que 13 % de celui de la zone. L'ajustement de l'emploi dans le seul secteur du bâtiment en Espagne représente ¼ des pertes d'emplois totales dans la zone euro. Et comme l'ajustement de l'emploi dans ce secteur et dans ce pays a porté à 80 % sur des CDD mal payés… on peut dire que décidemment les corrections ne sont pas faites sur le vieux continent.
Emploi (glissement annuel en %)

Source : Datastream, Natixis
Ce genre de politique permet, dit-on, de protéger le capital humain et d’économiser de l’argent pour les entreprises en évitant les coûts de réembauche. Mais ce raisonnement n’est valable que si et seulement si la crise s’avère courte. Si la crise est grave, c’est la stratégie US qui est la mieux adaptée. En fait, les chefs d’entreprise européens ne sont pas beaucoup plus idiots que les chefs d’entreprise américains : eux aussi ont rapidement compris que la crise serait profonde, qu’elle aurait des effets durables, qu’il vaudrait mieux ne pas faire dans la procrastination intensive. Simplement, ils sont fortement incités à ne pas licencier, et comme tout le monde ils répondent aux incitations. Souvent même il y a subvention de secteurs entiers, des secteurs (comme par hasard) sensibles politiquement. En France, les agriculteurs et les pêcheurs sont trop nombreux (car subventionnés), les banquiers sont trop nombreux (car subventionnés), les agents immobiliers sont trop nombreux (car subventionnés : en 2009, que seraient-ils devenu sans la loi Scellier ?), et j’en passe pour ne pas me fâcher avec tout le monde. Hayek avait vu juste : « Une grande partie de ce qu’on fait actuellement au nom de la « justice sociale » est non seulement injuste mais hautement antisocial au sens véritable du mot : cela se ramène simplement à la protection des intérêts installés dans des positions de force ».
Comme les ajustements n’ont pas du tout été faits en Euroland, il y a deux choses qui souffrent, deux concepts largement oubliés en Europe : la productivité et les profits. Abordons maintenant ces deux motifs de fâcheries.
Premièrement, l’effondrement de la productivité en Europe a entraîné un sérieux dérapage des coûts unitaires du travail. Tout le monde s’en moque et c’est bien dommage car c’est assez important. La situation est même plus grave qu’au cours du dernier cycle vers 2001-2002 car entre-temps l’euro s’est beaucoup apprécié, ce qui renforce encore nos problèmes structurels (et on s’étonne ensuite que notre industrie connaisse quelques difficultés).
Zone euro - Productivité et salaire réel par tête (base 100 en janvier 2002)

Source : Datastream, Natixis
Le manque dramatique de licenciements pèse sur la compétitivité et bloque toute possibilité d’entrevoir le bout du tunnel avant longtemps. Au même moment, la productivité américaine tourne autour de + 7 % tout au long du 2e semestre 2009… Tout cela permet aux firmes US de se refaire une santé, alors qu’en Europe on patauge. La preuve :
Taux d'autofinancement

Source : Datastream, BEA, Natixis
Un peu à l’Est de notre cher et beau pays existe une nation dirigée par des gens pas hypocrites du tout qui veulent renoncer au nucléaire pour mieux polluer au charbon et qui se posent en super-orthodoxes budgétaires alors qu’ils multiplient en douce les structures de défaisance (à la charge future des contribuables) pour les 300 milliards d’euros actifs toxiques de leurs banques impliquées dans tous les sales coups possibles et imaginables depuis des années. Le taux de chômage dans ce pays, à 8,1 %, aurait déjà dû monter jusqu'à 10 ou 11 % (sans problème). Certes, les chiffres officiels sont embellis par de nouvelles méthodes de calcul (par exemple, les agences privées de recherche d’emploi ne sont plus comptabilisées) qui ont fait disparaître environ 130 000 chômeurs rien qu’au 2e semestre 2009. Mais ils sont surtout comprimés par le Kurzarbeit (le programme provisoire de subventionnement du travail temporaire), qui touche environ un million de salariés (c’était 1,5 million il y a un an). Bien entendu, comme le notait Milton Friedman, “nothing is so permanent as a temporary government program”. Etant donné que la réduction moyenne du temps de travail est d’environ un tiers, il est raisonnable de prétendre que, sans ce programme, le chômage allemand aurait été de 333 000 plus élevé, soit 0,8 % de la force de travail. Même en tenant compte du déclin des heures travaillées, les coûts unitaires du travail se montaient à 7,2 % en glissement sur 12 mois au cours des 3 premiers trimestres de 2009, ce qui représente une annulation de tous les efforts allemands de la période 2004-2006 en matière de compétitivité.
Productivité par tête (100 en 2002)

Source : Datastream, Natixis
Dans The Age of Diminished Expectations (1990), Paul Krugman notait : “Productivity growth is the single most important factor affecting our economic well-being. But it is not a policy issue, because we are not going to do anything about it”. Diagnostic violent, fort peu prémonitoire (le regain de la productivité US date de 1995…) mais très puissant : tout le monde se moque de la productivité, et pourtant c’est la seule chose qui importe. En gros, la productivité d’aujourd’hui permet les profits de demain, qui autorisent les investissements d’après-demain et les emplois d’après après demain. De nombreuses personnes contestent cette séquence, mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils n’ont pas les données d’expérience avec eux. En fait, on n’a jamais vu un nouveau cycle de croissance repartir grâce à la consommation ou grâce à une convocation mensuelle des banquiers dans le bureau du président.
Productivité par tête (100 en 2002)

Source : Datastream, Natixis
Au fond, notre problème, c’est l’attachement au concept de plein emploi cher à tous les petits planificateurs. Les Ateliers Nationaux, en somme. “Companies are not charitable enterprises: they hire workers to make profits. In the United States, this logic still works. In Europe, it hardly does”, notait Paul Samuelson à une époque où on pouvait encore s’exprimer sur ce sujet sans craindre une fatwa.
Et c’est ainsi qu’on arrive au deuxième motif de fâcherie : les profits, qui sont la cause (et non la conséquence, comme on l’apprend encore au Lycée) de la croissance… L’expérience passée montre que les périodes où les marges de profit montent sont suivies par des reprises de la croissance et de l’emploi :
Profits – Indicateurs avancés pour l’emploi aux Etats-Unis

Source : JP Morgan
Une entreprise n'a pas à sacrifier l'intérêt de ses actionnaires à celui de ses salariés. D’abord parce que les actionnaires sont souvent, dans le capitalisme moderne, d'anciens salariés qui ont travaillé pour épargner l'argent qu'ils y ont investi. Ce point avait été souligné jadis par Peter Drucker et il est très paradoxal qu’on ne veuille toujours pas l’admettre en France alors que depuis longtemps la majorité de la capitalisation boursière de la place de Paris est entre les mains de fonds de pension ; mais passons. Ensuite parce que la mission d’un chef d’entreprise ne consiste pas à se faire plaisir en gardant le plus de monde possible à bord : il y a des universités et des administrations pour cela. Enfin et surtout parce que la priorité c’est d’éviter la spirale japonaise, cette politique de l’autruche qui permet certes de comprimer le taux de chômage mais qui aboutit à une ou plusieurs décennies perdues et à la multiplication de firmes « zombies » (ça existe, j’en connais, je travaille dans le secteur financier…).
Quelques petites conclusions s’imposent
1. Les freins juridiques, politiques et médiatiques aux licenciements sont ineptes, liberticides et socialement calamiteux. On peut parler d’un véritable parcours du combattant pour les cost-killers en Europe. Pour commencer, le conditionnement idéologique favorise le déni de réalité de la part de tous les acteurs. Déni qui, comme on a viré assez rapidement les faibles (CDD, intérims…), offerts sur l’autel de la protection des insiders, trouve quelques justifications statistiques. Mais c’est un leurre, un attrape-nigaud. Ensuite il y a les intimidations (et même, en France, les séquestrations). En toute impunité, bien entendu. Puis les Prud’hommes, systématiquement biaisés. Et les indemnisations, élevées et incertaines (autrement dit, du racket). Enfin, le juge qui peut tout annuler, parfois des années après, non sans avoir regardé de près les justifications économiques du licenciement – il a en effet été extrêmement bien préparé à tout cela au cours d’un module optionnel estival de deux mois à l’ENM qui lui a permis de parfaitement maîtriser tout ce qu’il y a à savoir en matière de finance d’entreprise et d’analyse des perspectives sectorielles...
2. Pourquoi les américains acceptent-ils plus facilement les licenciements que les européens alors que là-bas l’indemnisation du chômage est à la fois plus courte et plus faible, et alors que l’emploi conditionne souvent l’assurance santé ? Beaucoup d’explications ont été avancées, et à mon avis c’est la plus prosaïque (et la plus pénible pour nous !) qui est la plus convaincante : la solidité politique, la moindre peur de la rue. Pas de partis extrêmes aux Etats-Unis, pas de voitures qui brûlent, pas de managers séquestrés. Même quand le taux de chômage a atteint 25 %, en 1933, le système a tenu bon. Nous n’avons tout simplement pas les mêmes marges (je veux parler ici de marges politiques, désolé pour le jeu de mots). Et, en conséquence, pas les mêmes valeurs.
3. A l’avenir, l’Europe aura avant tout besoin d’une vraie politique favorisant l’esprit d’entreprise et un positionnement dans les secteurs du futur, mais cela passera inévitablement par des révisions déchirantes quant à ses modes d’organisation du marché du travail. La construction de la zone euro a constitué une belle diversion, maintenant il faudrait agir dans le seul domaine qui n’a pas été ouvert et où les rentes sont considérables : le marché du travail. Car si la « destruction créatrice » de Schumpeter dont on nous rebat les oreilles en permanence est une très belle chose, elle est aussi totalement incompatible avec le soutien inconditionnel et permanent aux canards boiteux et aux bras cassés.
Auteur
Mathieu Mucherie est stratégiste chez BNP-Paribas Assurances. Il a auparavant travaillé comme consultant à Chicago et comme enseignant dans une école de gestion. En parallèle, il a participé entre 2002 et 2007 au développement du site Melchior et collaboré à diverses revues (Sociétal, Commentaire etc.)





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