La fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG n’a aucun intérêt, constituerait une opération complexe avec des risques importants et, dans la situation budgétaire actuelle, ce n’est vraiment pas le moment de la faire.
Selon Landais, Piketty et Saez, les prélèvements sur les revenus des ménages les plus riches seraient dégressifs (leur taux moyen d’imposition diminuerait lorsque leur revenu augmente), et les défenseurs du projet de fusion de l’impôt sur le revenu (IR) et de la CSG se donnent pour objectif de les rendre beaucoup plus progressifs.
Cette dégressivité des prélèvements sur les ménages les plus aisés résulte presque entièrement du plafonnement des cotisations de retraite et de chômage, mais les auteurs précités oublient que les prestations de retraite et chômage sont elles aussi plafonnées. Si on tient compte des prestations versées en contrepartie des cotisations, il n’y a quasiment plus d’effet dégressif.
Il y a seulement une légère dégressivité de l’IR sur les plus hauts revenus qui tient uniquement à quelques niches fiscales. Dans un précédent billet (« comment gagner beaucoup d’argent sans rien faire et sans risque »), j’avais ainsi mis en évidence le caractère scandaleux des réductions d’impôts en faveur de l’investissement outre-mer.
Pour rendre l’IR progressif sur les plus hauts revenus, il est inutile de le fusionner avec la CSG ; il suffit de supprimer ces niches, tout en ayant conscience qu’il faudra les remplacer partiellement par des subventions (en faveur des investissements outre-mer si on prend le même exemple), et que celle-ci devront être financées par d’autres prélèvements.
Si on veut rendre l’ensemble des prélèvements obligatoires encore plus progressifs, il est aussi possible de baisser le taux de la CSG et d’augmenter les taux de l’IR, sans pour autant les fusionner.
Cette fusion est techniquement complexe et se traduirait par des transferts considérables entre ménages, certains y perdant et d’autres y gagnant. En effet, elle ne consiste pas simplement à prendre le barème de l’IR et à lui ajouter le taux de la CSG. Le fait qu’une partie de la CSG est déductible des revenus imposés à l’IR rend, par exemple, l’opération beaucoup plus compliquée.
Surtout, l’IR tient compte de la taille de la famille, grâce au quotient familial, mais pas la CSG. Les promoteurs de la fusion IR-CSG semblent vouloir supprimer le quotient familial et le remplacer par des abattements ou des crédits d’impôt d’un montant fixe par enfant. Le gain en impôt permis par le quotient familial étant d’autant plus important que le revenu du ménage est élevé, cette réforme peut se justifier et elle reviendrait d’ailleurs à faire la même chose que dans quasiment tous les autres pays. Elle pourrait cependant coûter particulièrement cher aux familles de cadres.
La suppression des niches fiscales de l’IR, qui est prévue en même temps que la fusion avec la CSG, pénaliserait plutôt les ménages les plus riches, mais des ménages aux revenus modestes en profitent aussi et seraient tout autant pénalisés. Ces projets conduiraient donc à de nombreux transferts entre ménages dans tous les sens.
Or, depuis très longtemps, les réformes de l’IR en France ne sont réalisées qu’en diminuant le produit de cet impôt, car le pouvoir politique a toujours renoncé aux réformes qui font beaucoup de perdants. La fusion IR-CSG risque donc de se faire en réduisant leur produit global, ou en augmentant certaines subventions et prestations (en faveur des familles par exemple), ce qui serait très dangereux dans la situation actuelle des finances publiques. La question aujourd’hui n’est plus de savoir quels impôts il faut transformer, fusionner ou remplacer par d’autres, mais quels impôts il faut augmenter pour réduire les déficits, en essayant d’en limiter les effets négatifs sur la croissance. En effet, la réduction des dépenses publiques, en pourcentage du PIB, est indispensable, mais elle ne suffira pas.
Il est donc impératif que cette fusion se fasse en maintenant constant le produit total de l’IR et de la CSG, qui devra, par ailleurs, être augmenté pour réduire les déficits de l’Etat et de la sécurité sociale. Certains ménages, et ce ne seront pas seulement les plus riches, risquent donc de perdre deux fois : une première fois pour fusionner l’IR et la CSG à produit global constant et une seconde fois pour contribuer à la réduction des déficits. Comme ils ne sauront pas combien ils perdront tant qu’ils n’auront pas reçu leur avis d’imposition « fusionnée », ils risquent d’augmenter leur épargne de précaution. Dans la conjoncture économique actuelle, ce n’est vraiment pas opportun.
Il est aussi probable que le « mauvais impôt », l’IR mité par les niches, chasse le « bon impôt », la CSG. Autrement dit que l’impôt fusionné soit lui-même truffé de niches qui auront été maintenues ou ajoutées pour ne pas déplaire aux représentants des perdants.
Enfin, l’IR n’est pas prélevé à la source, contrairement à la CSG. L’impôt fusionné serait retenu à la source et les promoteurs du projet considèrent que ce serait une simplification. Mais ce serait une simplification uniquement dans les cas où la déclaration d’IR est déjà simple et, d’ailleurs, le plus souvent préremplie par l’administration. Dans les autres cas, il faudra toujours faire, comme dans les autres pays, une déclaration récapitulative aussi compliquée qu’actuellement. De plus, payer son impôt au moment où on perçoit ses revenus est généralement moins intéressant que le payer un an plus tard.



LES 16 COMMENTAIRES
Gu Si Fang
22 / 11 / 2011
"Cette dégressivité des prélèvements sur les ménages les plus aisés résulte presque entièrement du plafonnement des cotisations de retraite et de chômage, mais les auteurs précités oublient que les prestations de retraite et chômage sont elles aussi plafonnées. Si on tient compte des prestations versées en contrepartie des cotisations, il n’y a quasiment plus d’effet dégressif." Absolument ! Peu de commentateurs l'ont relevé alors que cela faisait tomber la principale thèse du livre de Piketty & al. "les riches paient moins que les classes moyennes". http://www.institutcoppet.org/2011/03/10/thomas-piketty-pour-une-revolution-fiscale/ Piketty n'a pas encore répondu à cette critique à ma connaissance. Ignorance ou mauvaise foi ?
Ecalle
22 / 11 / 2011
Piketty et ses coauteurs considèrent que les effets redistributifs des prestations de retraite doivent être pris en compte globalement, en tenant compte du plafonnement mais aussi des durées de vie par catégorie professionnelle, du minimum vieillesse... et que cela sort du cadre de leur étude... ce qui est une façon de botter en touche.
serge
22 / 11 / 2011
quelqu'un qui a des revenus importants, n'en a qu'une faible partie en revenu du travail (donc soumis aux cotisations sociales) et une grande partie en revenu du capital. ce point explique, beaucoup plus, à mon avis, la régressivité pour les plus hauts revenus. "Comme ils ne sauront pas combien ils perdront tant qu’ils n’auront pas reçu leur avis d’imposition « fusionnée »" pour pouvoir faire le prélevement à la source, il faudra bien connaitre le revenu estimé, donc le taux, donc le salarié verra sur sa feuille de paie, le montant prélevé pour l'IR/CSG; pas besoin d'atteindre. "De plus, payer son impôt au moment où on perçoit ses revenus est généralement moins intéressant que le payer un an plus tard." pas pour ceux qui touchent la prime pour l'emploi avec un an de retard. et avec le prélévement à la source, on a plus à provisionner l'IR à payer si l'on a des revenus stables, c'est quand même plus pratique.
Ecalle
23 / 11 / 2011
contrairement à une idée courante, les revenus du capital importants ne sont pas moins taxés que les revenus du travail si on prend en compte l'ensemble des prélèvements qu'ils supportent: IR, CSG, IS, prélèvements sociaux spécifiques, ISF, taxes foncières, taxes sur les plus values, droits de mutation... Quand on regardre les graphiques de Piketty et alii c'est bien l'effet dégressivité des cotisations sociales qui est majeur. Je me suis mal exprimé en écrivant "tant qu'ils n'auront pas reçu leur avis d'imposition fusionné": je voulais dire "tant que les modalités de la réforme et ses conséquences pour chacun ne seront pas connues". Il y a en effet des cas pour lesquels il faut mieux recevoir son avis d'imposition très vite, notamment si on a droit à la PPE mais parce qu'il s'agit alors de recevoir de l'argent, mais ce n'est pas le cas général.
serge
23 / 11 / 2011
si "les revenus du capital importants ne sont pas moins taxés que les revenus du travail", alors pourquoi voit-on cette dégressivité pour les revenus importants ? si les revenus du capital sont autant taxés que ceux du travail, peu importe que les revenus importants soient composés en grande majorité de revenus du travail ou de revenus du capital, on ne devrait pas voir de degressivité. en fait, peu importe, personne ne conteste que l'IR seul n'est plus progressif pour les hauts revenus, et c'est l'IR que la réforme Piketty veux changer.
Ecalle
23 / 11 / 2011
la baisse du taux d'imposition à l'IR pour les très hauts revenus vient de l'utilisation de niches fiscales de nature très variée. Il faut en effet réformer l'IR, notamment en supprimant ces niches, mais je dis seuleemnt qu'il inutile pour y arriver de le fusionner avec la CSG. Cela pourrait même être contre productif.
serge
23 / 11 / 2011
"Cette fusion est techniquement complexe et se traduirait par des transferts considérables entre ménages, certains y perdant et d’autres y gagnant." exact, il y aurait quasiment que des perdants sur les hauts revenus, qui ont le plus bénéficié des niches fiscales; et quasiment que des gagnants sur les revenus faibles à moyen, donc un gain de pouvoir d'achat pour les ménages qui consomment une grande partie de leur revenu. "Elle pourrait cependant coûter particulièrement cher aux familles de cadres." la réforme permettrait que les enfants des riches bénéficient des memes avantages que les enfants des pauvres, donc plus de justice. "mais des ménages aux revenus modestes en profitent aussi et seraient tout autant pénalisés." il faut une forte utilisation des niches fiscales pour qu'un ménage aux revenus modestes paye plus avec le barème proposé. si l'on conçoit que les niches fiscales ne sont pas justes, alors on peut concevoir que l'on soit moins gagnant ou perdant quand on les as beaucoup utilisées. "La fusion IR-CSG risque donc de se faire en réduisant leur produit global" je ne vois pas pourquoi. c'est même l'inverse, avec un système qui parait juste aux yeux de tous, l'augmentation globale des prelevements passera d'autant mieux qu'on est sur qu'il n'y a pas de profiteurs. pour les 8 millions de ménage qui bénéficient de la prime pour l'emploi, la fusion permet que le montant ponctionné chaque mois (la CSG) soit plus faible, donc un montant sur son compte plus important; sans un chèque sorti de nulle part 1 an après.
Ecalle
23 / 11 / 2011
Tout le monde n'a pas la même conception de la justice. Je ne suis pas certain que les ménages à l'entrée du barème de l'IR (des "français moyens")qui bénéficient du quotient familial, font quelques dons aux associations (niche), payent quelques heures de ménage (niche) et viennent d'améliorer l'isolation de leur logement (niche) trouvent tout cela très juste.
serge
23 / 11 / 2011
je ne suis pas certain que beaucoup de ménages qui sont à l'entrée du barème de l'IR payent quelques heures de ménage; l'isolation du logement, ce n'est qu'une fois. au lieu de prendre quelques heures de ménage, on peut prendre quelques heures de garde d'enfant, ce qui doit être plus courant pour ceux qui sont à l'entrée du barème de l'IR, ces catégories sont gagnantes avec le montant forfaitaire par enfant dès le premier enfant, par rapport au système actuel. donc d'un coté, elles sont perdantes à cause de la suppression de la niche, gagnantes avec le montant forfaitaire par enfant, gagnante par la fusion IR/CSG. pour qu'elles soient perdantes au final, il faut vraiment que leurs dons aux associations soient très importants (peu probable si elles sont à l'entrée du barème). reste aussi à voir si toutes les niches vont bien être supprimées, ce qui n'est pas gagné.
Ecalle
23 / 11 / 2011
la garde d'enfants hors du domicile donne droit à un crédit d'impôt. Comme c'est un crédit d'impôt (idem pour l'emploi de salariés à domicile, y compris pour garder les enfants, par certaines personnes), il bénéficie aux non imposables et il ya effectivement des bénéficiaires au-dessous de l'entrée dans le barème de l'IR. l'abattement forfaitaire par enfant revient à familialiser le nouvel impôt alors que la CSG ne l'est pas. Le mitage commence... et va continuer car les défenseurs du quotient familial vont vous explique qu'il a pour seul objet l'équité horizontale: deux ménages ayant les mêmes revenus mais l'un avec enfants et l'autre sans enfant doivent avoir le même niveau de vie après impôt. En reconnaissant la pertinence de cet argument, je suis favorable au remplacement du quotient familial par des allocations familiales (pas un abattement forfaitaire sur un quelconque impôt) mais je ne comprend toujours pas pourquoi il faut fusionner l'IR et la CSG pour y arriver. Ce sujet est déjà suffisamment complexe !