Mathilde Lemoine : « Les salariés français n'ont pas les moyens de s'adapter à la mondialisation »

20.09.20120

« Réconcilier les Français avec la mondialisation », c'est possible. Mathilde Lemoine, économiste, membre du Conseil d’Analyse Economique, qui signe cet automne un article en ce sens dans la revue Commentaire, se veut optimiste. Mais aussi lucide : la défiance française n'est pas qu'une lubie et nécessite que l'on s'attaque aux véritables causes à l'origine de ce rendez-vous partiellement manqué. Si notre pays ne parvient pas à enclencher le cercle vertueux qui découle normalement du développement des échanges internationaux, c'est parce qu'il peine à innover, à la fois en termes de produits, mais aussi dans la gestion de son capital humain.

Dans l'interview qu'elle nous a accordée, elle plaide sans détour pour une politique volontariste d'employabilité.

 

Comment interprétez-vous la défiance française à l’égard de la mondialisation ?

Mathilde Lemoine – Cette défiance à l’égard de la mondialisation n’est pas seulement une question d’idéologie. Une évolution n’est acceptée par une population que dans la mesure où elle en tire des bénéfices visibles et où elle se sent suffisamment armée pour l’appréhender. Or, force est de constater que dans le cas de la mondialisation, les Français sont loin du compte. D’une part les prix des biens mondialisés n’ont pas baissé en France contrairement à ce qui a été observé ailleurs en Europe notamment. D’autre part, captifs de leurs entreprises et de leurs postes, car insuffisamment et mal formés, les salariés français n’ont pas les moyens de s’adapter aux changements que l’internationalisation des échanges impose.

La théorie économique montre clairement que les bienfaits de la mondialisation sont d’autant plus importants que les facteurs de production ne sont pas spécifiques à une entreprise ou un secteur. Si toute disparition ou destruction d’entreprise est aujourd’hui vécue comme un désastre, c’est parce que les entreprises privilégient les formations visant à améliorer la productivité au poste, d’entreprise ou de secteur, ce qui réduit les possibilités de reconversion.

C’est un enjeu dont les partenaires sociaux ne se préoccupent pas suffisamment. On parle quelque fois d’employabilité mais sans mettre en place les moyens qui permettraient aux salariés de développer leurs capacités cognitives tout au long de leur carrière.

Qui devrait être à l’initiative ?

Les responsables d’entreprises, les salariés et les représentants de l’Etat pourraient rapidement mettre en œuvre des formations générales certifiantes qui permettraient aux employés de rebondir avant que l’entreprise licencie. Mais il faut être lucide.

L’intérêt des responsables d’entreprises est de développer un capital humain spécifique à ses besoins propres. Sur le court terme, encourager la formation certifiante, et donc transférable, de ses salariés peut donc lui sembler contre-productive.

Mais si ces derniers acceptent facilement d’être ainsi pris en otage, c’est parce qu’ils se savent protégés en dernier ressort par un droit du travail protecteur – ils sont peu employables mais difficilement licenciables. Ce qu’ils ne mesurent cependant pas, c’est que cela à un coût exorbitant pour la collectivité, en terme de croissance mais aussi social.

Toute la difficulté consiste donc à faire converger les intérêts particuliers à court terme et l’intérêt collectif à moyen terme.
Il s’agit d’un sujet central dont les pouvoirs publics, trop occupés à jouer les roues de secours, ne se saisissent pas.

Alors qu’il faudrait faire en sorte que le capital humain devienne de moins en moins spécifique au poste de travail et donc se préoccuper – aussi – de la formation de ceux qui ont un emploi, l’effort est concentré sur les personnes qui sont déjà au chômage à cause d’un licenciement économique. Cela est d’autant plus préoccupant que, dans le même temps, on dépense beaucoup plus d’énergie à sauver des secteurs en perdition qu’à en créer de nouveaux. C’est précisément pour cette raison que les Français ont l’impression faussée que la mondialisation détruit sans créer. Les Allemands, qui, forts d’une formation continue bien plus adaptée, ont su saisir des opportunités et créer de toute pièce des secteurs comme celui des biotechnologies il y a 20 ans, voient nécessairement les choses différemment.

Si nous n’avons pas d’autre choix que de gérer aujourd’hui les erreurs du passé, nous avons dans le même temps l’obligation de préparer l’avenir. La gestion du cas de l’industrie automobile, comme celui de l’industrie textile il y a quelques années, où on se préoccupe de la reconversion en catastrophe et sans perspectives, démontre que nous avons encore du chemin à parcourir.

Comment y parvenir ?

Quand on sait que la formation professionnelle pèse 30 milliards d’euros, on voit bien que les ressources existent. Ce dont nous avons désormais besoin, c’est d’ambition pour privilégier la formation certifiante qui, il faut le rappeler, ne représente que 1 % des formations continues dispensées, contre 10 % en moyenne dans les pays d’Europe du Nord.
Dans le rapport du Conseil d’analyse économique sur « La mobilité des salariés », nous avions, avec Etienne Wasmer, proposé la mise en place d’un bonus-malus sur les cotisations chômage et les obligations de reclassement en fonction de la qualité de la formation offerte aux salariés. On pourrait aussi imaginer fixer aux entreprises un objectif de 10 % de formations certifiantes par an.

Une chose est certaine : il devient urgent d’agir. Non seulement, nous nous privons de relais de croissance mais la formation continue est ciblée sur les jeunes diplômés. Or notre force de travail vieillit. Renoncer ainsi à former les 45-54 ans – leur taux de formation est en France de 33 %, contre 74 % en Suède –, c’est s’assurer dans un avenir proche un taux d’emploi des seniors dramatiquement faible. Dans ces conditions, tout report de l’âge de départ à la retraite sera totalement inopérant… sans compter le coût social de laisser des catégories entières de travailleurs sur le bord du chemin.

 

Sur le même sujet, lire également la note de Sophie Meunier, La France dans la mondialisation : se protéger ou se projeter ?

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Auteur

Charlotte Cabaton a été, dans le cadre de ses fonctions à l'Institut de l'entreprise, rédactrice en chef du site Débat&co et adjointe au directeur de la rédaction de la revue Sociétal jusqu'en octobre 2012.