Tommaso Padoa-Schioppa : La capacité de la présidence française à faire avancer les choses est particulièrement forte
25.09.20080
Tommaso Padoa-Schioppa est ancien ministre de l'Economie et des Finances italien (2006-2008) et président de Notre Europe. Il éclaire pour Débat&co les obstacles qui freinent l'intégration communautaire et dessine quelques pistes pour les lever.
L'Union européenne souffre encore aujourd'hui de nombreuses carences. En quoi gagnerait-elle à y remédier ?
Si l'Union européenne est inachevée, ce n'est pas seulement parce que le marché n'est pas véritablement un marché unique mais aussi parce que les biens publics européens - la sécurité, la rule of law, la sauvegarde de l'environnement, la défense en cas de nécessité, certaines grandes infrastructures, etc. - ne sont pas produits à l'échelle européenne.
Si l'Union était achevée, l'Europe se présenterait d'une façon tout à fait différente dans la mondialisation essentiellement pour deux raisons. Premièrement parce qu'elle serait une économie plus forte. Elle obtiendrait de meilleurs résultats à parité de ressources employées. L'effort consenti en matière de recherche pourrait par exemple être beaucoup plus efficace s'il existait un programme commun. Deuxièmement parce qu'elle serait un partenaire plus influent dans la coopération internationale. Dans toutes les instances internationales, l'Europe n'est forte que lorsqu'elle est unie. C'est le cas en matière de commerce ou de concurrence mais pas en matière de réglementation financière où elle est inexistante.
Le parachèvement de l'Europe économique est-il possible sans Europe politique ?
Il ne faut pas faire un mythe du mot politique. Il n'est pas le domaine exclusif du pouvoir de l'Etat national. Il se réfère à l'exercice du pouvoir mais cet exercice est distribué à divers échelons. En ce sens, il existe déjà une unité politique européenne partielle. Le traité de l'Union économique et monétaire, les directives, la Cour de justice, la politique de concurrence commune, tout cela est politique. Il s'agit du pouvoir d'établir des règles et de les faire respecter. Il ne faut pas penser que tout ce qui existe aujourd'hui est uniquement économique et que le saut dans le politique n'a jamais été fait. Il a été fait dès le début lorsque l'on a décidé de partager la souveraineté des Etats dans certains domaines à commencer par le charbon et l'acier.
Il reste que cette Union n'est pas complète parce que certains éléments plus éminemment politiques manquent encore en matière de sécurité, de certains droits des personnes, de politique étrangère. Si l'Union s'étendait à ces domaines-là, sa composante économique, qui n'a que très peu évolué depuis Maastricht, en serait profondément transformée. Une défense commune, notamment, impliquerait un budget. Donc une possibilité de politique budgétaire. Donc un meilleur équilibre entre la politique monétaire commune et une politique budgétaire qui pour le moment ne l'est que dans la mesure assez limitée du Pacte de stabilité et de croissance.
Si cette Union est incomplète n'est-ce pas aussi parce que l'Europe ne prend pas suffisamment le temps de s'interroger sur ce qu'elle est, sur sa finalité ?
C'est une composante du problème. L'Europe s'interroge mais elle ne le fait pas avec la profondeur qu'il faudrait. Bien qu'elle en reconnaisse le besoin, elle ne va jamais jusqu'au bout de la réflexion.
Pour quelle raison selon vous ?
Parce que le mythe de la souveraineté absolue de l'Etat national reste très fort. Trop fort. Parce qu'il est entretenu par la classe politique des Etat membres. Or cette souveraineté absolue ne correspond plus à la réalité. Parce que les traités se placent au dessus des pouvoirs nationaux. Mais aussi parce qu'aucun Etat national aussi puissant soit-il ne peut résoudre seul certains des problèmes qui se posent désormais à lui. Il n'y a par exemple qu'une réponse internationale qui puisse être apportée au changement climatique.
Le changement climatique qui est l'une des priorités de la présidence française du Conseil de l'Union avec la défense ou encore l'énergie. Cette présidence est-elle en mesure de faire avancer les choses ?
L'Europe est une construction qui rarement recule mais souvent avance trop lentement. On ne peut pas juger la présidence française en exercice justement parce qu'elle est en plein exercice. Mais une présidence peut faire beaucoup. A fortiori si elle est française. Je pense que la capacité de la France à faire avancer les choses est particulièrement forte relativement à d'autres pays parce qu'elle a une administration qui fonctionne. Parce que c'est le pays qui a inventé l'UE. Et pour y parvenir elle doit être prête à bouleverser certaines pratiques. Elle doit par exemple, comme je l'y ai d'ailleurs invitée dans une tribune publiée dans Le Monde1, abandonner l'unanimité pour le vote.
En ranimant le débat sur la désaffection des Européens à l'égard de l'Europe, le « non » irlandais au traité simplifié ne lui facilite pas la tâche.
Je suis convaincu que cette désaffection est la conséquence du fait que l'Europe vole trop bas. Non du fait qu'elle vole trop haut.
Note
1. "Président Sarkozy, faites voter !", Le Monde, 26 juin 2008.
Auteur
Diplômée de Sciences Po, formée au sein des rédactions du New York Times à Paris, de LCI et de France 24, Charlotte Cabaton est, dans le cadre de ses fonctions à l'Institut de l'entreprise, rédactrice en chef du site Débat&co et adjointe au directeur de la rédaction de la revue Sociétal.





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