Quelques vérités sur la "précarisation" des jeunes

23.11.20110

Une étude parue aujourd’hui relance le débat sur la « précarisation de la jeunesse », qui se trouverait en première ligne face à la flexibilisation du marché de l’emploi. A première vue, les statistiques semblent donner raison à cette idée : CDD, intérim et emplois aidés représentent ainsi 1/3 de l’emploi des jeunes de 15 à 29 ans. Mais ce diagnostic sur la situation de la jeunesse, sur lequel s’appuient les propositions des différents candidats, souffre de nombreux défauts. Dès lors que l’on s’intéresse aux trajectoires des individus, la réalité se révèle ainsi plus complexe et moins sombre.

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Les jeunes sont-ils les premiers sacrifiés sur l’autel de la flexibilité de l’emploi ? Cette affirmation doit être nuancée : en France, plus qu’ailleurs – par un raccourci sémantique par ailleurs singulier1 – le développement de la flexibilité de l’emploi a en effet été assimilé à celui de la précarité de l’emploi. Or si on s’attache aux grandes dimensions de la « qualité de l’emploi », concept beaucoup plus opératoire que la notion floue de « précarité », le raccourci « développement de l’emploi flexible = développement de la précarité » devient moins tenable.

L’analyse sur la durée des trajectoires individuelles souligne ainsi la profonde ambivalence des emplois flexibles, qui apparaissent autant, si ce n’est davantage, comme des tremplins vers l’emploi durable que comme des « trappes à déqualification ». En réalité, ce sont avant tout les caractéristiques des individus occupant ces emplois qui importent, la possession d’un diplôme jouant sans surprise un rôle déterminant. Ainsi, les chiffres souvent mis en avant sur la surexposition de la jeunesse à l’emploi flexible – près des ¾ des jeunes sont embauchés en CDD ou en intérim – doivent être relativisés dès lors qu’on s’attache non plus à une photographie instantanée du marché du travail, mais à une analyse en termes de trajectoires individuelles : grâce aux enquêtes Génération du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq)2, on constate que trois ans après leur sortie du système éducatif, près de 70 % des jeunes sont en CDI. Ce taux continue d’augmenter par la suite, si bien que dix ans après la fin de leurs études, les jeunes de la génération 1998 sont près de 90 % à occuper un CDI. Dans le même temps, la part des jeunes en emploi à durée déterminée diminue, passant de 17 % à 7 %– soit un taux inférieur à celui observé par l’Insee sur l’ensemble de la population active employée en 2008. Quant à la frange – certes non négligeable – de jeunes qui restent cantonnés aux formes particulières d’emploi, le diagnostic est difficile à poser : la responsabilité de cette situation incombe-t-elle au cadre juridique qui régit le marché du travail ou à la défaillance des systèmes de formation initiale et des dispositifs d’insertion ? Dans quelle mesure ces emplois dits « précaires » qu’occupent les jeunes les moins qualifiés ne sont-ils pas en réalité pour eux la seule issue pour rester en contact avec le monde du travail ? Nous reviendrons dans un autre billet sur la difficile question de la sécurisation de la trajectoire de ces personnes peu qualifiées.

Même l’analyse en termes de stocks – en instantané donc – des situations d’emploi des jeunes révèle quelques surprises. Le chiffre communément cité d’un tiers des moins de 30 ans en emplois « précaires » provient en effet d’une arithmétique dont on peut questionner la pertinence. En 2007, sur 100 jeunes, 34 occupaient donc bien des « formes particulières d’emploi » (pour 53 CDI, 9 fonctionnaires, et 4 indépendants). Mais, d’une part, au regard de leurs trajectoires ultérieures, tous ne sont pas « précaires ». Les étudiants en quête de petits boulots à côté de leurs études  ou les jeunes à la recherche d’un projet professionnel peuvent tout à fait faire un usage stratégique, non vécu sur le mode de la « précarité », de l’emploi flexible. D’autre part, 7 de ces jeunes sont apprentis : à l’heure où le développement de l’apprentissage est unanimement considéré comme un moyen particulièrement efficace pour intégrer les jeunes dans l’entreprise, n’est-il pas contradictoire de classer ces derniers parmi les « précaires » ? La même ambiguïté existe pour les contrats aidés, qui concernent 5 de ces jeunes (donc 15 % environ des « précaires » au sens statistique) : a-t-on affaire à des contrats précaires ou à des outils de lutte contre la précarité ?

En réalité, la véritable source de précarité dont ont à se plaindre une grande partie des jeunes (quel que soit leur niveau d’études) se situe moins sur le marché du travail que sur celui du logement : non seulement l’envolée des prix de l’immobilier a rendu la primo-accession à la propriété plus coûteuse et difficile qu’auparavant (les moins de 25 ans doivent ainsi fournir un taux d’effort net supérieur de 10 points par rapport à leurs parents, et les 25-29 ans, un taux d’effort supérieur de 6 points), mais les jeunes ménages ont aussi de moins en moins accès au parc HLM : la part des moins de 30 ans  dans le secteur social a ainsi chuté de 15 % en 2000 à 10,4 % en 2009, en raison d’une rotation et d’une construction insuffisantes dans le secteur social. Enfin, dans le secteur privé, le coût toujours plus élevé des loyers repousse les jeunes souvent loin de leur lieu de travail, augmentant la fatigue et le stress liés au transport, quand il n’affecte pas leurs possibilités de mobilité et donc de recrutement par les entreprises.  C’est bien cette crise du logement, plus qu’une improbable instabilité généralisée de l’emploi, qui joue un rôle déterminant tant dans le sentiment général que dans la réalité de la « précarisation » des jeunes actifs.

Cette analyse a été co-écrite avec Eudoxe Denis, directeur des Etudes de l'Institut de l'entreprise

 

Notes

1. Voir sur ce point Jean-Claude Barbier, « La précarité, une catégorie française à l’épreuve de la comparaison internationale », Revue française de sociologie, 2005, vol. 46, no 2, pp. 351–371.
2. Tous les trois ans, le Céreq suit une cohorte représentative de jeunes ayant quitté le système scolaire au cours de l’année écoulée. Ainsi, l’enquête « Génération 1998 », dont nous présentons ici les principaux résultats, rassemble un échantillon de 11 000 jeunes ayant fini leurs études en 1998 et qui ont été interrogés 3, 5, 7 et 10 ans après sur leur situation d’emploi. Par construction, les jeunes de ces échantillons n’ont donc pas le même âge : 18 ans en moyenne en 1998 pour les non-diplômés, 25 ans pour les diplômés des troisièmes cycles universitaires.

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