La guerre des « auto-devises »

08.10.20100

L’euro, donné moribond par certains il y a encore quelques semaines, est reparti à la hausse ; et ce sont souvent ceux qui annonçaient que la zone euro n’étant pas une zone monétaire optimale, que le change de la devise européenne allait s’affaisser jusqu’à l’éclatement de la zone, qui maintenant envisagent sans manifester de doute particulier le jour où un euro sera à 1,6 $, voire plus.

En fait, derrière ces commentaires contradictoires réside une erreur de méthode. Cette erreur  est de s’enfermer dans une présentation soi-disant scientifique de la situation économique et d’ignorer les composantes politiques qui entourent une monnaie d’une façon générale et l’euro plus spécifiquement. Que la zone euro ne soit pas une zone monétaire optimale, tout le monde le sait  et cela depuis l’origine. Cela n’a pas empêché l’euro de mener son petit  bonhomme de chemin avec des hauts et des bas dans son taux de change. Et ce tout simplement parce que  la notion de zone monétaire optimale est comme toutes les notions théoriques : c’est un moyen de comprendre la réalité, un outil pour améliorer la gestion de la politique économique, mais ce n’est pas un lit de Procuste, ce n’est pas un concept s’imposant comme un impératif catégorique aux décideurs économiques.

Ce qui se passe en ce moment doit s’interpréter moins au travers des opinions contrastées sur l’avenir de l’euro que dans une analyse des rapports de force au sein de l’administration américaine. Depuis les années Kennedy, deux tendances s’affrontent à Washington :

  • une tendance que nous qualifierons de plutôt libre-échangiste, misant sur l’insertion de l’économie américaine dans la mondialisation. Pour cette tendance, l’avantage comparatif de l’économie américaine réside dans la finance et le moyen de consolider cet avantage est de maintenir le monopole du dollar en tant que devise internationale. Pour les tenants de cette idée, le « privilège exorbitant » du dollar qui permet au pays de ne pas se soucier de son déficit extérieur et de se financer par l’apport permanent de capitaux extérieurs à des taux d’intérêt très bas met le statut du dollar au centre de la dynamique économique du pays, si bien que tout doit être fait pour assurer et consolider ce statut. Il faut en particulier  éliminer les rivaux potentiels comme l’or qui fut exclu du système monétaire dans les années 1970 ou l’euro ;  d’où le soutien plus ou moins explicite apporté à l’offensive de l’hiver dernier contre lui. Ce groupe s’incarne en Paul Volcker qui va répétant qu’il faut dissoudre l’euro et  que jamais les Etats-Unis ne doivent accepter que le dollar passe en dessous de la barre d’un franc suisse ;
  • une tendance que nous qualifierons de protectionniste, héritière des mouvements qui soutinrent Lincoln moins par haine de l’esclavagisme sudiste que par haine du libre-échangisme du Sud, alliance regroupant les syndicats démocrates et certains think tanks républicains qui rappellent à l’envi le rôle qu’ils présentent comme positif des tarifs Mac Kinley dans le décollage de l’économie américaine. A leurs yeux, les Etats-Unis peuvent et doivent conserver une industrie et singulièrement une industrie automobile. Or, compte tenu des erreurs de gestion accumulées par cette industrie depuis 20 ans et compte tenu de ses incroyables retards technologiques, cette survie passe par un abaissement brutal de ses prix et de ses coûts par rapport à ceux de ses concurrents. Le moyen le plus sûr d’y parvenir est donc de faire monter le cours des « auto-devises », c'est-à-dire le taux de change des pays producteurs d’automobiles.

Depuis un an, après une première manche « Volcker », le monde industriel  a repris le dessus. Dénonçant l’absurdité des stratégies d’explosion de l’euro  et l’inutile pédanterie des prophètes de l’apocalypse européenne, les dirigeants de l’industrie américaine ont stigmatisé  le cadeau que la politique de gribouille anti-euro faisait à BMW et autre Fiat.

C’est ainsi que l’Irlande va connaître un déficit budgétaire de 35 % de son PIB sans que plus personne ne s’en soucie ; c’est ainsi que le yen s’envole ; c’est ainsi que le dollar vaut moins d’un franc suisse ; c’est ainsi enfin que malgré les affres des banques irlandaises et les faux semblants grecs,  l’euro court allègrement vers les sommets d’il y a deux ans.

A Tokyo, la Banque centrale achète des dollars sans faiblir pour enrayer la hausse du yen tandis que désormais Honda, pour contourner le massacre organisé du dollar, produit  plus de voitures aux Etats-Unis qu’au Japon.

A Francfort, on hésite face au retournement soudain de situation. Dans les chroniques antérieures de ce blog, j’avais écrit qu’il fallait que la politique économique intègre un euro à deux dollars, c'est-à-dire procède à un allègement massif de la charge fiscale des entreprises pour leur permettre de rester compétitives. Il n’est plus temps de disserter sur ce diagnostic ni de l’accabler de sarcasmes à courte vue : l’enjeu n’est pas la survie de l’euro, mais sa survie en tant qu’ « auto-devise », c'est-à-dire de devise d’une zone où l’on produit encore des automobiles.

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