C'est grave docteur ?
08.11.20110
Panne de la croissance potentielle, politique budgétaire durablement handicapée par l’accumulation de dette et situation financière rendue insaisissable par l’irrésolution des dirigeants : l'économie française est bien malade.
RETOUR AU DOSSIER - SORTIR DE LA CRISE
Dans « l’alphabet de l’OCDE », l’économie mondiale s’oriente, après un espoir de V, vers un W. Le creux de la crise a eu lieu au premier trimestre 2009. Un rebond s’est ensuite manifesté dès la fin 2009 et 2010 a pu être considéré comme la première marche vers une reprise durable. La croissance en France a ainsi été de - 2,5 % en 2009, + 1,5 % en 2010, avec un acquis de 1,4 % sur 2011. Mais, alors qu’en 2010 la reprise semblait au rendez-vous, tout s’est déréglé.
Et la France n’est pas seule dans ce cas : l’Allemagne qui a connu une croissance de 3,5 % en 2010 avec un acquis de croissance sur 2011 de 2,7 % devrait finir l’année avec une croissance moyenne de 2 % et une croissance en 2012 ramenée à 0,8 %.
Cette similitude ne doit cependant leurrer personne : il existe bel un bien un dérèglement fondamental de l’économie française qui peut s’interpréter à trois niveaux.
À long terme : déficit d’innovation et d'offre de travail
Dans une économie devenue cyclique, la croissance potentielle de chaque cycle est en recul par rapport à celle du cycle précédent. Cela a eu un effet cumulatif si bien que nous sommes passés d’une croissance potentielle de 4,5 % pour le cycle 1975/1983 à une croissance potentielle pour le cycle en cours de 1,1 %. Sont en cause non seulement un ralentissement significatif de la productivité, qui indique un manque d’innovation, mais aussi une tendance à la diminution du stock de capital installé, qui ne permet pas au moment où l’économie aborde la phase ascendante du cyclique de réduire massivement le chômage. C’est ainsi qu’immédiatement avant la crise dite du « subprime », le plus bas niveau de taux de chômage atteint s’est encore situé à 7,5 %.
À moyen terme : occasions manquées
Pour chaque crise (notamment lors de deux chocs pétroliers ou lors de la récession de 1993) les gouvernements s ont usé et abusé de la politique budgétaire comme soutien de l’activité. Mais – ce qui est plus grave que l’usage souvent excessif des finances publiques pour lisser les crises –, ils ont, à quelques exceptions près (plan Juppé en 1995), mésusé des périodes de reprise qu’ils n’ont pas consacrées à se redonner des marges de manœuvre budgétaires. Résultat, en 30 ans, le déficit public structurel est passé de 0,5 % du PIB à 4,5 %. La dette publique représente désormais un poids de 85 % du PIB ; et ce, alors même que les études empiriques montrent qu’au-delà de 80 % d’endettement public, il est illusoire de compter sur la relance budgétaire pour obtenir de la croissance, la défiance des consommateurs conduisant à une simultanéité quasi automatique entre hausse du déficit budgétaire et baisse de la consommation privée. En outre, ce soutien prolongé de la demande par la politique budgétaire conduit à d’autant moins de croissance qu’une partie de cette demande tend à se porter sur les importations, ce qui provoque un déficit extérieur de plus en plus lourd.
À court terme : front désuni
Les turbulences sur l’avenir de la zone euro, où chaque sommet définitif (9 mai 2010, 21 juillet 2011, 23 octobre 2011…) est suivi de l’annonce d’une remise en cause des précédentes décisions, où le rôle de la banque centrale en tant que prêteur en dernier ressort donne lieu à des débats confus, où le système bancaire subit dans la valorisation de ses actifs les conséquences d’une menace de défaut de certains Etats européens, conduisent à des anticipations négatives sur l’environnement institutionnel européen.
Panne de la croissance potentielle, politique budgétaire durablement handicapée par l’accumulation de dette et situation financière rendue insaisissable par l’irrésolution des dirigeants : l’économie française est dans un état grave.
Auteur
Jean-Marc Daniel est professeur d'économie à ESCP Europe et chargé de cours à l'Ecole des mines de Paris. Il est également directeur de la revue Sociétal et chroniqueur sur BFM Business et au journal Le Monde.





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