François Hollande, Louis XVI : même combat ?

14.03.20123

Avec ses récentes propositions fiscales, François Hollande vise désormais l’aile gauche du parti socialiste, n’augurant rien de bon pour les finances publiques. Une situation qui fait écho à celle qu’à connue Louis XVI en son temps. Ce dernier n’était pas sans ignorer l’effondrement financier du pays mais impuissant à changer la donne.

On aurait pu penser qu’avec le choix de Nicolas Sarkozy d’axer sa campagne de premier tour à droite pour dessouder les électeurs de Marine Le Pen, et ses tirs au canon contre François Hollande, le candidat socialiste déciderait, sachant acquis le bon report des voix écologistes et de celles de Jean-Luc Mélenchon au second tour, de manœuvrer en direction du centre, l’électorat centriste détenant les clefs du second tour : soit un rééquilibrage des rapports de force entre les deux principaux candidats, soit la balle de « break » pour le leader socialiste. C’est le contraire qui s’est produit : face à la manœuvre du Président en exercice, François Hollande a opté pour une ligne très à gauche, plus axée sur le centre de gravité du parti socialiste, très proche de la ligne de Martine Aubry, destinée avant tout à renforcer sa gauche vers l’électorat de Jean-Luc Mélenchon.

Un régime de taxation expiatoire

Si bien que François Hollande candidat en est venu à reprendre à son compte des propositions qu’il récuse lui-même en tant qu’expert, comme l’idée d’introduire un régime de taxation expiatoire des plus hauts revenus. Car de son aveu même hors campagne électorale, taxer à 75 % les revenus supérieurs à un million d’euros ne contribue en rien à réduire les déficits, ce que Jérôme Cahuzac, l’expert fiscal du PS, a lui-même confirmé. Dans un contexte de concurrence fiscale généralisée en Europe, pareille fiscalité reposant sur le travail qualifié, contribuerait à renforcer la propension à transférer cadres internationaux de haut niveau, grands dirigeants d’entreprises, de la France vers des pays européens, nullement assimilables à des paradis fiscaux, ni juridiquement, ni économiquement, simplement soucieux de veiller à leur compétitivité. On peut même gager qu’une telle mesure aurait un effet induit sur d’autres composantes de la base fiscale comme le transfert de sièges sociaux ailleurs en Europe, affectant aussi de ce fait l’imposition des sociétés.

Au-delà d’une mesure symbole, la campagne du candidat socialiste laisse augurer une stratégie économique de début d’éventuel quinquennat, en rupture avec la politique actuelle calée sur la ligne générale européenne de sortie de crise par la réduction des déficits et le renforcement de la compétitivité des entreprises. Ce qui ne laisse pas au demeurant d’inquiéter les principaux partenaires de la France. Marquant une rupture avec les primaires, François Hollande manifeste ainsi la volonté de se soustraire au cadre général de la politique européenne ou du moins d’en desserrer la contrainte. D’abord en récusant les accords signés par le président de la République au titre de l’intégration progressive des politiques budgétaires de la zone euro. Ensuite en dissociant la politique budgétaire de sa composante compétitivité, par le choix de faire peser la résorption des déficits moins sur la réduction des dépenses – abolition de la TVA sociale, fin de la politique de réduction des effectifs de fonctionnaires, création de 60.000 postes d’enseignants – que sur le durcissement de la fiscalité de la partie de la population déjà la plus contributive au système. Ainsi les singularités de la politique française de prélèvements obligatoires – sur-taxation du capital et du travail qualifié, sous-taxation de la consommation – tels que la Cour des comptes les a mises en évidence par rapport à l’ensemble de l’Union européenne et notamment l’Allemagne, seraient encore accentuées par une administration socialiste.

L'impôt juste, c'est l'impôt payé par les autres

D’une manière générale, les dirigeants socialistes voient dans la réduction des déficits étalée sur un calendrier plus étiré que celui du gouvernement Fillon, et l’alourdissement des prélèvements sur les contributeurs nets au système qui se recrutent en dehors des électorats socialistes, le moyen d’éviter les réformes pouvant contrarier la fidélisation de leurs clientèles électorales. Les dirigeants socialistes appliquent ainsi une doctrine fiscale, ainsi énoncée par Raymond Barre, selon laquelle l’impôt juste, c’est l’impôt payé par les autres. Comme les dirigeants socialistes sont parfaitement conscients que les titulaires des plus hauts revenus sont précisément ceux qui disposent des moyens d’« optimiser » la charge fiscale, c’est bien sur les classes moyennes supérieures que les hausses futures d’impôt pèseront.

Au-delà d’une conception en trompe l’œil de la doctrine fiscale socialiste, les dirigeants PS amplifient l’erreur foncière de stratégie économique poursuivie par la France. Dans le prolongement de Ricardo, il importe peu que les dépenses soient financées par l’impôt ou par l’emprunt, les déficits d’aujourd’hui étant les impôts de demain. C’est le niveau de dépenses publiques en France – 56% du PIB, 8 points de plus que l’Allemagne, soit une différence de 160 Md€ – qui constitue l’élément principal d’affaiblissement de la croissance, par la substitution de dépenses privées à forte productivité par des dépenses publiques à faible productivité. Les effets « keynésiens » supposés de stimulation de la croissance dus au gonflement continu des dépenses publiques devraient placer la France en tête des champions du monde de la croissance. On sait ce qu’il en est !

Les mêmes causes produiront les mêmes effets sur une France qui a déjà l’apparence d’une grande Grèce : il est plus que probable qu’une remise en cause sous une forme ou une autre, de l’adhésion de la France au programme européen de réduction des déficits publics, soit dans un sens d’assouplissement du rythme de réduction des déficits – en vertu de l’imaginaire keynésien des dirigeants socialistes – soit par un durcissement du niveau des prélèvements obligatoires sur les facteurs de production les plus contributifs à la croissance, aura pour effet d’augmenter le taux d’endettement public sur PIB. Le risque existe alors par le jeu des anticipations des marchés qu’une administration socialiste se trouve exposée à une augmentation significative des primes de risques sur la dette française, se substituant ainsi aux mécanismes anciens d’écartement des taux de change.

Un programme PS incompatible avec l'appartenance de la France à la zone euro

Il importe de souligner qu’un gouvernement socialiste, n’ayant comme l’aurait dit Chateaubriand, ni rien appris ni rien oublié, aura tôt fait de se retrouver dans la situation de François Mitterrand sommé de choisir après trois dévaluations du franc entre 1981 et 1983, entre une sortie du système monétaire européen (SME) et la trahison des électeurs par la soumission aux règles européennes de politique économique. Autant le dire ici le plus clairement du monde, le programme socialiste est strictement incompatible avec l’appartenance de la France à la zone euro. La France de 2012, membre de la zone euro, est dans une situation trop fragile pour pouvoir résister à un troisième choc socialiste, en tout cas pas tel que le programme en est présenté au cours de cette campagne présidentielle. Une nouvelle équipe socialiste arrivant aux affaires en 2012 ne pourrait s’appuyer sur aucune marge de manœuvre, celle-ci ayant fondu dans la crise endurée depuis 2008. Les dirigeants de la zone euro ont du déployer des plans d’aide et de restructuration d’une ampleur exceptionnelle qui font l’objet d’accords qui ne donneront lieu à aucune renégociation : tout l’édifice de résolution de la crise de la zone euro repose sur l’hypothèse d’une France jouant le jeu des réformes compétitives et de la réduction des déficits et de l’endettement.

Mais ce que donne à voir la campagne socialiste relève surtout du champ politique. D’une certaine manière, une grande partie des difficultés de la France à entreprendre les réformes nécessaires butte sur l’incapacité de la gauche française à s’affranchir des postures révolutionnaires. Tant que l’entreprise sera soumise à une rhétorique de lutte des classes, à une délégitimation permanente de toute véritable accumulation financière dans son bilan, aucun équilibre social digne de ce nom ne pourra être défini alors que c’est une des clefs de la réussite des entreprises allemandes. Tout ce que la gauche allemande de Willy Brandt à Gerhard Schroeder en passant par Helmut Schmidt, a réussi à réaliser, la gauche française de François Mitterrand à Lionel Jospin a échoué à le faire. Pour sortir de l’alternative de la crise européenne ou de la trahison électorale, qui dans tous les cas débouche sur un affaiblissement supplémentaire de la politique et pas seulement du PS – la gauche française n’est jamais parvenue à être reconduite au pouvoir depuis 1958, ni en 1986 après 1981, ni en 1993 après 1988, ni en 2002 après 1997 – il aurait fallu que François Hollande prît le contrôle du PS après sa victoire aux primaires. C’est le contraire qui s’est produit et pour éviter la discordance entre le PS et le candidat, c’est lui qui s’est soumis à la rhétorique révolutionnaire des socialistes. C’est la ligne « obscurantiste » qui a pris le contrôle du candidat « réformiste », de l’arrêt des centrales nucléaires à la taxation expiatoire des riches.

Absolutisme politique impuissant à faire des réformes

Dans l’immédiat, cette stratégie ne défavorise pas François Hollande comme le montrent les sondages, jusqu’au jour où les électeurs centristes cesseront de se reconnaître dans une posture étrangère à leur culture politique. Et si l’antisarkozysme jouant son effet anticyclonique en faveur du candidat socialiste lui permet de l’emporter, c’est à nouveau au prix d’une trahison électorale que la mue réformiste sera possible si jamais elle est entreprise. Elle aura toujours le goût de la soumission aux réformes venues d’ailleurs, ce qui lui donnera une légitimité bien frêle. Un candidat Hollande imposant au PS en en prenant le contrôle, une ligne social-démocrate, qui plus est sanctionnée par le suffrage universel aurait délivré la gauche française de ses vieux démons, accompli une mutation politique de première importance, et donné à la vie politique française un tonus et un équilibre qui lui manquent tellement. Encore une occasion manquée.

La France d’aujourd’hui n’est pas sans rappeler celle de la fin d’Ancien régime. La situation financière de l’Etat est assez proche de celle de la France d’alors. La situation politique aussi : un absolutisme politique impuissant à faire des réformes car soumis aux titulaires de rentes. Et le risque d’aujourd’hui est bien de voir les Français opter pour un nouveau Louis XVI, certes conscient de voir la France courir financièrement à la banqueroute mais impuissant à venir à bout des privilèges. Un Louis XVI coiffé certes d’un bonnet phrygien, car croyant conjurer les périls par une phraséologie révolutionnaire, mais entraînant le pays malgré lui vers l’effondrement. Mais à l’âge moderne, c’est vers la destinée de la Grèce que la France risque de se voir entrainée faute d’entreprendre les réformes qu’imposent les périls. Pas celle de Périclès, celle de Papandreou. La faillite pas maintenant !

LES 3 COMMENTAIRES

Anonyme

16 / 06 / 2012

lorsque j'ai vu la pièce commémorative de françois HOLLANDE à la monaie de Paris, j'ai tout de suite vu Louis seize, mauvais présage, non?

Soeren

06 / 12 / 2012

Tout à fait d'accord avec vous, nous sommes passé directement du roi soleil au roi 'simple (normal)' qu'était Louis XVI. L'incapacité de notre roi à réformer les choses, ressemble bien aux difficultés qu'a rencontré Louis Capet en son temps pour reformer les privilèges de la cour. Nous n'avons malheuresement pas de Necker, un impopulaire pragmatique. En espérant que nous sachions changer les choses avant l'explosion, car des réformes parfois impopulaire valent mieux, je le pense, à une révolte populaire.

François XVI

28 / 04 / 2013

François Hollande ne serait-il pas la reincarnation de Louis XVI ?

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Auteur

Alain Fabre
Economiste et Conseil financier d’entreprises

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, titulaire d’un Master 2 d’Etudes politiques de l’EHESS et d’un DESS de Droit bancaire et financier, Alain Fabre a commencé sa carrière comme économiste à la Banque de France avant de rejoindre la Caisse des Dépôts et Consignations puis la Cie Financière Edmond de Rothschild. Il est aujourd’hui à la tête d’une société indépendante de conseil financier aux entreprises.