Après la perte du triple A : rien ne va plus, tout va bien
19.01.20120
Quoi de plus étrange que le contraste entre l'extrême agitation qui a précédé la dégradation de la note souveraine de la France et le calme qui l'a suivie ? N'y aurait-il pas quelques enseignements à en tirer ?
Janvier 2012. Vendredi 13, jour des grandes loteries, la France perdait son triple A. Les indices frémissaient à peine. Les valeurs bancaires affichaient même une légère progression. Certains, sur le moment, s’étonnèrent. Erreur : tout était dans l’ordre.
De nombreux observateurs l'avaient dit au cours des derniers mois : les marchés ont, par avance, "pricé" l'atonie structurelle et durable des croissances occidentales, l'impossible désendettement... Tout y est affaire de computations, d'anticipations, de virtualités, et lorsqu'un de ces événements prévus se produit, ses effets sont déjà depuis longtemps enregistrés dans les valorisations, dans les indices, dans les allocations d'actifs, de sorte que jamais l'événement, devenu réel, ne produit l'effet annoncé. Au contraire la réalité de l'événement, du désastre, quand elle survient, rassure plus qu'elle n'inquiète, comme si sa survenue, parce qu'elle met fin à l'intolérable incertitude, était à soi seule un petit bonheur. A la désagréable incertitude on préfère encore les désagréments de l'échec.
Pour les marchés, la réalité ne compte pas
La conséquence de tout cela, c'est que la réalité possède un degré d'impact sur les comportements des marchés bien inférieur à celui de l'anticipation et de la virtualité. Pour les marchés, la réalité ne compte pas, elle ne possède pas d'efficace propre puisqu'elle n'est que l'actualisation tardive et inutile d'un scénario d'anticipation. Tout se joue avant, dans la virtualité. Ce dont parlent les marchés et ceux qui y opèrent, c'est d'anticipation et non de réalité : seule l'anticipation possède l'être, l'événement passé est un néant sous l’œil des marchés. Le seul être véritable est ce qui n'est pas encore, ce qui menace d'être. Ce qui advient est déjà nul.
Les marchés hypertrophient l'anticipation. Ou plutôt, ils la diffractent dans une infinité de projections particulières qui, mises ensemble, forment un miroir aux alouettes où rien n'est vraiment distinct, mais où tout contribue à incliner le jugement le plus ferme à se livrer aux prestiges de l'anticipation. Qu'anticipe-t-on ? Non pas la réalité d'une faillite, mais plutôt la vraisemblance d'une faillite, c'est-à-dire le fait qu'une proportion importante d'agents anticipent la faillite. Dans cette fébrilité anticipatrice, confuse rumeur qui rassemble indifféremment les prédictions versatiles des opérateurs des marchés, on ne saurait percevoir un message ni suffisamment clair ni suffisamment constant pour modifier structurellement les désirs et les craintes des peuples : les marchés n’y prétendent d’ailleurs pas et le consensus qu’ils recherchent se dispense volontiers de l’assentiment des peuples. Dans ce jeu de regard où chaque opérateur épie les reflets démultipliés de ses pairs, la réalité n'a aucune part : seul agit cette faculté propre aux étourneaux, par laquelle tous suivent, spontanément et sans retard, les mouvements coordonnés de leur propre groupe.
Si les marchés font ainsi l'économie de la réalité, la réalité fait, de son côté, l’économie des marchés. Et l'on peut ainsi douter de l'existence de cette "pression des marchés" que l'on voit craindre partout. Les Etats-Unis sont dégradés ; rien ne change. L'Espagne, l'Italie sont "sous la pression des marchés" ; leurs taux de refinancement ne varient guère. La France est dégradée ; la bourse goûte quelques séances d'un répit qu'elle attendait depuis longtemps... Ni les marchés, ni les agences de notation, qui sont les voitures balais des grandes tendances, ne changent quoi que ce soit. Naïfs marchés, comme si quelques mois de "pression" allaient convaincre les Grecs d'abandonner vingt-cinq siècles de magnifique désinvolture comptable, comme si le soleil allait cesser de briller sur Séville et sur Grenade, sur Naples et sur Palerme...
Nous sommes des rois relégués
C’est une étrange impression que de relire en ce moment Le Guépard. On y apprend que, pour les vieilles nations, l’avenir n’a pas d’être : pour elles, à l’inverse des marchés, l’histoire seule existe. La catastrophe annoncée, lorsqu’elle arrive, est immédiatement amoindrie, dépréciée, niée en tant qu’événement réel : comment saurait-elle être réelle puisqu’elle est si peu digne du rang de richesse et d’honneur qu’on tenait jadis ? Lampedusa sait peindre admirablement la jouissance qu’on peut trouver, au bord même de l’abîme, à contempler tendrement les témoignages de sa grandeur ancienne, combien elle fut aimable et généreuse, combien la patine du temps a su lui donner de charme et de douceur en limant progressivement l’originale brutalité qui permit de l’édifier. Ainsi sommes-nous, Occidentaux, Européens, Français : tandis que, loin de nous, on extrait, transforme, assemble, pour alimenter nos appétits, nous jouissons passionnément des restes de la suprématie que nous avons exercée sur le monde, nous en jouissons simplement, élégamment comme savent en jouir les souverains oisifs des dernières monarchies constitutionnelles. Nous sommes, à l’échelle du monde, des rois relégués : nos dettes souveraines, où le mot « souveraines » crisse plus ironiquement chaque jour, ne sont que le crédit que l’on abandonne encore à quelque vieille et honorable famille, c’est la liste civile que le monde nous accorde et qu’il nous rogne année après année.
Samedi 14 et dimanche 15 janvier, premier week-end des soldes, il fit sur Paris un temps splendide. Depuis deux mois, le ciel n’avait pas été si dégagé ni la lumière si fraîche. Un froid sec avait remplacé l’humidité douceâtre d’une fin d’année incertaine et déréglée. Tout y respirait la joie légère de pouvoir troquer son pécule contre de beaux habits neufs. Tout était donc dans l’ordre.
Auteur
Normalien, agrégé de philosophie et diplômé de l'Essec, Hugues Schmitt est consultant en communication. Il a été rapporteur du groupe de travail « repenser la formation des managers » de l’Institut de l’entreprise.





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