Toutes les dettes ne se valent pas

21.12.20116

Il y a quelques semaines, la Deutsche Bank publiait une analyse particulièrement intéressante, et si simple qu’on s’étonnait de ne pas l’avoir vue avant : un graphique des encours de dettes des pays européens rapportés au PIB. Mais loin de se contenter d’aligner les seules dettes souscrites par les Etats, elle y ajoutait l’endettement des entreprises (hors banques) et des ménages. Et – oh ! surprise ! – on s’apercevait que la France, ou plutôt devrait-on dire le « pays France », en tant qu’il regroupe l’Etat, la nation, et les forces productives, avait l’un des ratios d’endettement les plus bas d’Europe.

Naturellement, notre surprise est feinte, car le fort taux d’épargne de la France est chose connue, tout comme l’est le fort endettement des ménages anglais ou américains. Mais là où notre étonnement est sincère, c’est que nul gouvernant – ou prétendant à l’être – ne s’élève et proclame que si le marché et les agences de notations veulent aller rechercher les prémices d’une hypothétique insolvabilité, ce n’est ni en France, ni en Italie qu’il faut fureter en priorité. Comme si plaider était inutile, comme si l’on devait jeter le manche après la cognée.

Traquer la dette diffuse

Dette/PIB

Source : Deutsche Bank

S’il faut chercher l’insolvabilité dangereuse, ce n’est pas une dette identifiée et circonscrite, comme est la dette d’Etat (aussi volumineuse soit-elle) qu’il faut prendre pour cible, c’est au contraire la dette diffuse qu’il faut traquer. Les marchés, dont les agences de notation sont aujourd’hui les hérauts les plus audibles, concentrent leurs assauts sur les dettes souveraines, sans rien vouloir considérer du reste, et nous, contritement soumis, nous présentons notre échine à leur bâton et notre repentir à leur discipline. Ce sont les mêmes marchés qui, comme dans La Parabole des aveugles, se sont précipités dans le gouffre des crédits subprime il y a à peine trois ans. Ces crédits subprime n’étaient pas des dettes d’Etat, tant s’en faut : c’étaient des dérivés de crédits immobiliers portés par des milliers de ménages insolvables du Nevada, de Californie ou du Colorado. Et leur danger résidait précisément dans leur caractère diffus et incontrôlable : on ne connaissait pas leur volume, on ne pouvait empêcher les réactions d’expropriation et d’exercice des sûretés aussi brutales pour les individus que génératrices de pernicieux désordres dans l’économie réelle, on ne pouvait plus contenir la diffusion du mal accélérée par des produits structurés de médiocre facture. Bref, les marchés se sont massivement laissé abuser par cette métastatisation diffuse de l’insolvabilité et emporter dans une grande spirale d’incertitude dans laquelle la moindre faillite ne fut pas celle des évaluateurs et des instruments de mesure. Les comptes des subprime ne sont pas encore soldés qu’on en oublie déjà le principal enseignement.

Les politiques de rigueur qui nous attendent pourront peut-être limiter la croissance de l’endettement public. Il est en revanche certain qu’elles augmenteront l’endettement des ménages : moins la redistribution d’Etat suffit aux besoins des particuliers en matière de santé, d’éducation, ou de financement de leur vieillesse, plus ceux-ci devront recourir à l’emprunt pour satisfaire ces besoins – indispensables, pour la plupart – que l’Etat avait naguère pour mission de couvrir. Ce report vers l’endettement privé se voit déjà massivement en Angleterre et aux Etats-Unis. Ce faisant, loin d’avoir réduit le risque d’insolvabilité de la France, prise dans sa globalité, on aura, dans le meilleur des cas, maintenu l’endettement global à un niveau constant, en transférant le risque de l’Etat vers le citoyen.

Que sommes-nous prêts à sacrifier ?

Tout le monde le sait, personne ne l’avoue. C’est que, dans le fond, nous voyons là s’échouer le grand modèle de l’Etat mutualiste issu des doctrines socialistes et solidaristes du XIXe siècle, rendu possible en Europe par les terribles commotions des deux guerres mondiales. Pourtant, la visée initiale de cet Etat mutualiste, exprimée en termes financiers, résidait dans la recherche de synergies (gains de performance issus de la mise en commun des ressources) et d’un risque bas (sûreté de la propriété garantie par l’équité de la redistribution, stabilité sociale…) : ce but, quoique atteint, restera, par essence, hors du champ d'étude des analystes financiers.

Le coût de l’endettement d’Etat est chiffrable par un analyste financier. Le coût de ce à quoi cet endettement nous a permis d’échapper ne l’est pas : à la fois parce que les grands et petits conflits nés de l’iniquité de l’allocation des ressources ont un coût incommensurable, parce que le coût de la démutualisation de la dette sera plus grand encore que celui de sa mutualisation, et parce que la culture historique ne fait pas partie du bagage exclusivement technique dont le gros des troupes d’infanterie financière se trouve muni. Il est donc inutile de plaider et le manche peut être jeté, après la cognée.

Cette crise des dettes d’Etat est le miroir de notre civilisation : admettons volontiers que nos Etats portent un lourd fardeau de dette ; la véritable crise reste celle de l’évaluation et des évaluateurs. Quand ceux-ci, oublieux du passé récent comme lointain, restreignent leur effort d’intelligence à l’application malhabile de ratios grossiers, et, sans que le moindre instant de doute les effleure, tirent sur des édifices sociaux issus de la longue et difficile étude des ressorts de la concorde au sein des peuples, on songe aux soudards qui démolirent les Bouddhas de Bamyan au motif que la sérénité qui rayonnait du regard des seconds éclairait d’un jour trop cru l’irrépressible voracité et l’entendement obtus des premiers.

LES 6 COMMENTAIRES

Bidoudas

22 / 12 / 2011

Voila ce qu'il fait faire savoir à un maximum de décideurs et d'électeurs...

PB

07 / 01 / 2012

Les pays où les ménages sont les plus endettés sont parfois également les pays où le patrimoine des ménages est le plus élevé.

Donc regarder la dette des ménages sans le patrimoine, c'est-à-dire la dette brute et non la dette nette, c'est un non-sens.

De plus, il faudrait tenir compte de la dette masquée des Etats : celle des retraites par répartition, etc.

bob

22 / 12 / 2011

Bigre, vous comparez les agences de notation aux Taliban, voilà qui est plutôt incongru...

Au lieu de "faire la guerre" aux marchés ou aux agences de notation, ne vaut-il pas mieux faire la guerre à nos propres habitudes paresseuses et démagogiques de dépenser sans avoir les ressources ? 

L'ingénu

04 / 01 / 2012

Tiens, voilà quelqu'un qui n'a pas lu l'analyse de Jean-Marc Daniel : http://www.debateco.fr/analyses/dette-souveraine-dette-souterraine

brennec

26 / 12 / 2011

"Ce sont les mêmes marchés qui, se sont précipités dans le gouffre des crédits subprime il y a à peine trois ans. Ces crédits subprime n’étaient pas des dettes d’Etat" non effectivement ces dettes ont été contractée par des particuliers auprès de banques que le gouvernement américain, a coup de lois et règlements, par l'intermédiaire d'entités semi publiques, avait plus que fortement incitées a prèter sans égard pour la solvabilité de l'emprunteur. Ignorance ou mauvaise foi, les étatistes toujours regardent ailleurs lorsque l'action gouvernementale est interrogée.

RP

27 / 12 / 2011

Les méchantes agences connaissent très bien ces chiffres. Mais elles ne notent pas les pays, ni les ménages, ni les entreprises en général. Elles notent les Etats, des collectivités territoriales bien désignées, et des entreprises particulières. Les prêteurs potentiels veulent seulement savoir ce qu'ils risquent en prêtant à l'Etat X, la région Y, ou l'entreprise Z : c'est ce que les agences leur disent. Parfois en se trompant.

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