Comment se peut-il qu’un trader aux responsabilités limitées ait pu à ce point déstabiliser une banque aussi réputée que la Société Générale ? La question revient sans cesse et n’a pour l’instant pas reçu de réponse certaine. Laissons faire les enquêteurs, et plus généralement ceux qui ont compétence et qualité pour s’exprimer à cet égard.
Il est cependant une autre question qui, en l’état de ce que l’on sait, peut d’ores et déjà être posée. Qu’est-ce qui a bien pu conduire un individu à faire en conscience le choix d’une stratégie aussi risquée et, in fine, aussi destructrice ?
Pour rendre compte des comportements déviants, les juristes disposent d’une catégorie communément reçue, celle du délinquant. Cette dernière est la terre d’accueil de tous ceux qui fautent. Elle délimite le territoire de la déviance et, ce faisant, rassure ceux qui suivent le droit chemin. Simplement, et même si des poursuites pénales sont dès à présent et bien naturellement diligentées, nous savons que la blouse du délinquant ne sied qu’imparfaitement à notre célèbre trader. Les fraudes dont il s’est rendu coupable devaient profiter d’abord à l’entreprise ; sans doute à lui-même ensuite, mais, via l’entreprise, par l’obtention d’un bonus de première classe pour reconnaissance de la qualité des services rendus. D’une certaine manière, Jérôme Kerviel est un peu comme Eric Breteau. Il en a (beaucoup) trop fait, au risque du désastre. A l’image d’un héros de fiction, il a franchi la ligne jaune avec l’espoir d’un jour revenir en pleine lumière. Il a moins fait preuve de perversité que d’immaturité.
Serait-ce alors un trouble psychologique à l’origine d’une telle dérive ? La thèse est avancée que le petit chose de Pont-l'Abbé - d’où vient Jérôme Kerviel - confiné de trop longues années dans les tâches du back-office pour ne pas avoir fait de "grande école", aurait voulu prendre sa revanche. Sans doute est-ce une piste. Malgré tout, s’en contenter serait assez désobligeant pour tous ceux qui, sortis du rang, ont progressé sans démériter. Vue sous cet angle, l’excuse de promotion suscite une certaine perplexité.
Resterait alors à mettre en cause le système, le culte du profit, les jeux de la finance, les bonus pour seule espérance. Soit, mais pour des milliers de traders, combien de Kerviel ? Pour l’heure, les doigts d’une main suffisent à les compter. Le système est peut-être pervers mais il ne se défend pas si mal.
Il faut donc se rendre à un constat plus désarmant. Les comportements les plus inexplicables sont le plus souvent imputables à des individus d’une incroyable banalité. Que leur manque-t-il ? Une aptitude à penser, pourrait-on dire, ou, plus simplement, le sens des réalités. Ils savent ce qu’ils font mais il ne sont plus capables de le voir. Ainsi un trader peut-il sérieusement défendre des positions prises pour des montants excédant la valeur boursière de sa banque et jeter un "voile d’ignorance" sur les milliers de salariés dont il menace ainsi l’emploi, les millions d’épargnants dont il trahit la confiance, et plus largement les citoyens dont il fait vaciller les repères. L’aveuglement confine d’ailleurs à une forme pathologique d’ataraxie puisque, tout à sa "collaboration" avec les autorités de poursuite, il saborde en toute innocence son avenir professionnel.
Quelles leçons tirer de ces pénibles tribulations ? La nécessité de renforcer les contrôles ne peut suffire. Il faut aussi réfléchir sur le management des traders. Alphonse Allais disait que "les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux". De la même manière, un bon professionnel est celui qui, de temps à autre, sait oublier qu’il en est un. Que les athlètes des futures et autres produits dérivés fréquentent l’école de la vie. Ils travailleront moins et leur banque gagneront plus.
