La doxa peut être résumée ainsi : les Américains vivent au dessus de leurs moyens depuis longtemps (capitalisme financier, déficit chronique de la balance commerciale, taux d’épargne proche de zéro), les Européens sont eux des fourmis et ils vont donc prendre leur revanche tôt ou tard. Cette fable traverse les âges (c’était déjà un bon vieux discours dans les années 80) mais elle ne résiste pas longtemps à l’analyse.
Tout d’abord, les statistiques US officielles sur l’épargne et sur la balance commerciale sont fausses, trompeuses et incohérentes.
Sur le premier point, je recommande en particulier les analyses de Streindel pour la Réserve fédérale (notamment ceci). Sur le second, un texte récent du Centre d’Analyse Stratégique, mais je pourrais aussi mobiliser les travaux de Ricardo Hausmann et Federico Sturzenegger sur la matière noire incorporée dans les exportations, par exemple ceci.
Au total, le taux d’épargne des ménages est plus proche de 8 % que de 0 %, cependant que le déficit de la balance commerciale perd la moitié de sa valeur et l’essentiel de sa gravité. C’est important parce qu’à partir de ce retraitement statistique le mythe d’une Amérique au bord du précipice s’effondre ; les sempiternelles "épées de Damoclès", à défaut de peser sur les Etats-Unis, pèsent lourd dans les articles consacrés aux Etats-Unis.
Ensuite, sur le dernier cycle, on ne peut vraiment pas dire que les Américains ont eu le monopole des crédits à la consommation et des crédits hypothécaires :

La raison pour laquelle les Américains passent pour de vilains endettés comparativement aux habitants de la zone euro tient surtout au fait que les Allemands sont assez raisonnables (absence de bulle immobilière outre-Rhin).
Le fait que l’envolée de la dette en Europe est essentiellement liée à la bulle immobilière est bien documenté. Certes, l’endettement n’est pas mauvais en soi ; le problème, c’est quand les dettes ont essentiellement pour but non pas de préparer l’avenir mais d’acheter de la pierre surévaluée :

La France est bien placée dans le concert européen de la dette ; cela lui a permis d’obtenir une croissance à peu près convenable de 2003 à 2007 (c’est la consommation des ménages qui a soutenu notre activité et les créations d’emploi au cours de cette période) :

NB : Le ratio des prêts à la valeur des logements achetés se monte en moyenne à 67 % en France (55 % en Italie, 67 % en Allemagne), et pour les nouveaux prêts à 82 % en France en moyenne (contre 74 % en Espagne par exemple).
Au Royaume-Uni, le ratio d’endettement des ménages est passé de 70 % il y a dix ans à 110 %, et celui des entreprises non financières de 80 % à 130 % sur la même période. L’addition : 230 % du PIB (la moyenne de l’UE est de 150 et l’Espagne à 180). Heureusement que les British ont un Etat raisonnable qui applique la règle d’or des finances publiques et qui par conséquent n’engendre pas trop de dettes publiques. En dehors de quelques petites incartades (comme la guerre en Irak par exemple), c’est globalement ce qui est fait aux Etats-Unis :

NB : précisons à toutes fins utiles que la dette publique rapportée au PIB atteignait 20 % en 1980 en France. Je dis surtout cela pour les anti-giscardiens primaires.
J’ajoute qu’en France le problème vient aussi des entreprises. C’est une spécificité ; les entreprises américaines se portent bien et ne s’endettent pas. En revanche nos PME souffrent et leur taux d’autofinancement est au plus bas niveau depuis le début des années 1980.

Certains Européens sont très endettés à cause de leurs Etats (Italie, Belgique), d’autres à cause de l’immobilier (Irlande, Espagne, Royaume-Uni, Scandinavie), d’autres sur un peu tous les fronts (France). Seule l’Allemagne a été plus rigoureuse et en recueillera (comparativement du moins) les fruits.
Un problème supplémentaire avec la France tient au fait que nous épargnons d’une façon très particulière. Au lieu de privilégier l’épargne longue en direction des investissements productifs, nous misons sur des véhicules fiscalement privilégiés et/ou calibrés pour financer les administrations publiques. C’est un phénomène très ancien et qui ne change pas sur la période récente :

Les Français aiment la rente et ils aiment la pierre. Pourquoi pas. Mais qu’ils ne s’étonnent pas ensuite de devoir épargner davantage.
En conclusion sur cette question, je dirai qu’il vaudrait mieux ne pas trop regarder la paille dans l’œil du voisin américain…
Mathieu Mucherie tient à préciser qu'il s'exprime à titre privé.
