Jacques Rueff écrivit un jour cette jolie phrase, sans doute à l’attention des Princes qu’il conseillait parfois : "Soyez socialiste ou soyez libéral. Mais ne soyez pas menteur". De nos jours, le gouvernement français n’a toujours pas tranché pour ce qui est de son orientation fondamentale, alors à défaut il opte pour l’alternative du diable. Deux illustrations récentes qui font bien rire les économistes :
1. La loi de modernisation de l’économie : +0,3 point de croissance chaque année !!!!!!!!!!!!!!!!!
Lever les puissants "verrous structurels et réglementaires qui pèsent sur notre économie", tel est l’objet de la "loi de modernisation de l'économie", qui se veut le prolongement de la "loi travail emploi pouvoir d’achat " (Tepa) de l’été dernier. Elle devrait, selon Christine Lagarde, "permettre d’augmenter de 0,3 % la croissance du produit intérieur brut (PIB) à partir de l’année prochaine, tandis que chaque année 50 000 emplois supplémentaires devraient être créés". Et notre ministre de l’économie d’ajouter que ces prévisions sont "précises et extrêmement (sic) conservatrices".
Au programme : baisse des droits de mutation, négociabilité des tarifs entre distributeurs et fournisseurs, et puis l’incontournable "renforcement de l'attractivité de la France et la mobilisation des financements au service de l'économie, avec notamment la généralisation de la distribution du Livret A à toutes les banques". En revanche, les actions de groupes (class actions) n’ont finalement pas trouvé leur place dans le projet. Idem pour toutes les mesures un peu sérieuses (mais qui fâchent), à commencer par la remise en cause des privilèges des professions réglementées (taxis, notaires, pharmaciens, etc.).
Comme il vaut mieux en rire qu’en pleurer, je vais faire semblant de penser que le gouvernement ne désire pas nous abuser mais plutôt nous amuser :
Premier gag : de la part de l’Etat, c’est se moquer du monde que de proposer aujourd’hui une "loi de modernisation de l’économie", car c’est bien l’Etat qui doit être modernisé, pas l’économie privée (très efficace). D’ailleurs, plus généralement, on ne modernise pas une économie avec des lois. Sinon, Gorbatchev aurait réussi et l’URSS serait encore en vie. Mais passons.
Gag n°2 (le plus puissant) : les 0,3 % de croissance chaque année. Bizarre que personne ne réagisse. Pour ceux qui auraient oublié leurs cours d’économie, ou pour ceux qui auraient reçu en la matière une formation par trop frenchie (30 % Keynes, 20 % Marx, 20 % Bourdieu, 10 % école de la régulation et 20 % Alternatives économiques), rappelons que la croissance de moyen terme c’est :
a/ l’augmentation du stock de capital, pour cela le flux c’est l’investissement et il se porte assez mal en France (allez savoir pourquoi !) ;
b/ l’augmentation du stock de travail (nombre d’heures travaillées au sein de l’économie), tout a été fait pour décourager ce canal et ce ne sont pas les mesurettes actuelles qui inverseront la tendance ;
c/ la productivité globale des facteurs, c’est la dimension qualitative, c’est le progrès technique, et pour cela il faut de l’innovation ; problème : ça ne se décrète pas si facilement.
En moyenne depuis 15-20 ans, nous réalisons à peine 2 % de croissance annuelle (et encore, en trichant un peu). Dans ce cadre, 0,3 point en plus c’est énorme, c’est gigantesque. Il serait déjà très ambitieux (et probablement présomptueux) de tabler sur un tel surcroît de croissance potentielle après un vaste programme de réformes étalé sur tout un quinquennat : ni Reagan ni Thatcher n’ont réussi à doper l’économie de leurs pays d’un tel montant sur une période aussi courte ; et pourtant, leurs réformes étaient autrement plus profondes que celles annoncées par Mme Lagarde…
Gag n°3 : le coût de la réforme est chiffré (sans rire) à 300 millions d’euros (le prix d’un avion Rafale). La France est un pays extraordinaire, capable de doper sa croissance potentielle de près de 20 % pour le coût de dix hôtels particuliers dans le VIIe arrondissement. Le jour où on s’attaquera aux dossiers importants (retraites, fiscalité, éducation) avec de gros moyens, j’imagine que l’on dépassera la croissance chinoise…
Bilan. Je n’ai rien contre Christine Lagarde (moi aussi j’adore Chicago), et puis elle fait ce qu’elle peut dans un contexte difficile, et enfin j’ai entendu dire par une source proche de l’enquête qu’elle est considérée par ses services comme la meilleure ministre à Bercy depuis 20 ans (à égalité avec Francis Meir). Mais 0,3 point de croissance en plus chaque année grâce à 4 petites mesurettes… franchement…
2. Jean-Louis Borloo, le Grenelle de l’environnement et les 0,8 point de croissance en plus !!!!!!!!!!!!!
Borloo, c’est l’anti-MacGyver. Après avoir semé un peu partout des HLM mal isolés (comme ministre du Logement), le voilà qui développe (comme ministre de l’Écologie profonde) un vaste programme dans le sens contraire : (je ne fais que citer) : "Ce chantier [le Grenelle] est un programme d’investissement qui augmente le PIB de 0,8 point et crée 500 000 emplois".
Aucun chiffrage du coût des trois lois prévues pour les finances publiques, bien entendu. Aucune explication sur les 0,8 point (cela va s’en dire). Seul message de Nathalie Kosciusko-Morizet-la-théoricienne : "La loi est construite autour de l’idée qu’investir, c’est aboutir à des économies (sic)".
Bah oui, les agents économiques sont un peu naïfs, ils ont attendus jusqu’au Grenelle de 2008 pour s’apercevoir que les travaux d’isolation des bâtiments et les progrès techniques pour des voitures plus propres pouvaient permettre des gains sur le chauffage et sur la consommation d’essence…
Si on cumulait les 0,3 % de Lagarde et les 0,8 % du couple infernal Borloo-Kosciusko, la France bénéficierait d’une croissance potentielle de plus de 3 %, autrement dit la croissance des Etats-Unis en régime de croisière. Et le tout sans effort, sans coût pour les finances publiques, sans s’attaquer aux puissantes corporations, simplement grâce à deux lois clairvoyantes qui auront dicté au secteur privé des comportements auxquels il n’avait (dans sa grande distraction capitaliste) jamais pensé.
Free lunch, infaillibilité ministérielle et calculs de coin de table : toutes les blagues traditionnelles sont mobilisées. Et plus c’est gros, plus ça passe.
Mathieu Mucherie tient à préciser qu'il s'exprime à titre privé.
