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Vous avez dit économie ?

Tous les commentateurs avertis mettent un point d'honneur à rappeler que le prix Nobel d'économie n'est pas un prix Nobel à part entière. Nobel qui n'aimait pas les mathématiciens parce que sa femme les aimait trop, décida de les ignorer. En revanche, pour ce qui est des économistes, il ne songea tout simplement pas à eux. L'économie de son temps était certes déjà enseignée comme une science mais elle n'avait ni l'aboutissement mathématique formel ni le rôle politique et social qui sont aujourd'hui les siens.

Si on peut légitimement se gausser du fait que cette année, le prix Nobel d'économie a été attribué à quelqu'un qui n'est pas économiste puisque toute sa vie durant Elinor Orstrom, l'un des deux lauréats, a enseigné la politique et la sociologie, on doit surtout s'interroger sur la justification avancée par les décideurs de la Banque de Suède pour la choisir. Elle a remis à l'ordre du jour des théories qui courent depuis le XVIIIe siècle sur la possibilité de substituer des modes coopératifs aux échanges. Elle a construit une réflexion qui aborde sous des aspects divers le droit de propriété, y compris dans des composantes philosophiques que l'économie scientifique considère comme ne relevant pas de façon immédiate de son domaine. De Rousseau qui fut le père des économistes puisque c'est lui qui a écrit l'article « économie politique » dans l'encyclopédie elle a intégré tous les aspects, y compris celui de l'amoureux nostalgique de la nature.

Parmi ceux qui faisaient des pronostics sur ce que serait le choix final de la Banque de Suède, Eugene Fama, un théoricien de la finance qui a popularisé dans le monde universitaire américain les idées et les théories mathématiques du français Mandelbrot, passait pour le grand favori. Spécialiste de l'application de la géométrie fractale à la finance, il a été écarté apparemment pour trois raisons sur lesquelles il faut revenir car elles reposent selon moi sur des erreurs d'analyse de ce qu'est l'économie.

La première est émotionnelle et tend à considérer que quiconque réfléchit à la finance est quelque part coupable de la crise. Une des explications courantes de cette crise est le rôle pernicieux joué par les mathématiques dans la gestion des banques. Le polytechnicien, désormais invité par la rumeur publique et le discours dominant à quitter les salles de marché pour regagner les ateliers où doit s'exercer tout métier d'ingénieur, est devenu un bouc émissaire récurrent. Pour la Banque de Suède, récompenser un mathématicien comme Fama aurait signifié prendre l'opinion publique à rebrousse poil. Dans cette façon de procéder, il y a l'idée qu'un travail scientifique n'existe que par son acceptation sociale. Cela touche l'économie mais concerne aussi la physique, qui se heurte de plus en plus au principe de précaution et à l'accusation de quasi-totalitarisme. Le progrès technique et celui de la connaissance ne sont plus acceptés en tant que tels.

La deuxième est l'idée que l'économie joue pleinement son rôle lorsqu'elle se mélange avec la politique ou la morale. On retrouve la démarche à la mode qu'illustre le rapport Sen/Stiglitz sur la mesure du bien être. Le rapport Attali devait relancer la croissance, celui de Stiglitz est là pour nous rendre heureux. Cette vision n'est pas qu'hexagonale et le mélange économie/écologie/ philosophie/morale est de plus en plus dans le monde anglo-saxon une référence. Le danger est que ce mélange est un mélange des genres. L'économiste n'est pas là pour dire le bien et le mal : il est là pour dire le possible et l'impossible, le faisable et l'infaisable. Il fournit les lampes pour éclairer la voie mais il ne doit pas dire « Là est la voie ».

La troisième est que tout peut être sans cesse remis en cause pour le simple objectif de nourrir un débat. Or, quand, de cas isolés en paradoxes, une pensée très datée et très caractérisée devient la rivale des travaux accumulés par de multiples chercheurs et dénigrés non pour leur contenu intrinsèque mais pour leur manque d'originalité, la notion de science disparaît pour celle de jeu intellectuel.

À propos de l'auteur

  • Jean-Marc Daniel est professeur d'économie à ESCP Europe et chargé de cours à l'Ecole des mines de Paris. Il est également directeur de la revue Sociétal et chroniqueur au journal Le Monde.

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Publié le 1 juin 2010

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