Alors que les plans de relance se multiplient, les commentateurs font du retour de Keynes une des évidences du moment. Pourtant, une telle assertion n’a guère de sens si elle signifie que les économistes sont en passe d’abandonner le monétarisme pour faire des thèses de Keynes le fondement de leur réflexion théorique.
Depuis longtemps, dans le monde académique, on ne raisonne plus en termes de chapelle, même si chaque économiste garde une sympathie plus ou moins affirmée pour tel ou tel théoricien d’antan, on ne parle plus d’opposition entre keynésiens et libéraux. La synthèse tant voulue et recherchée par Samuelson s’est imposée. Mais si on n’identifie plus un économiste comme keynésien ou classique, on qualifie une situation économique de keynésienne ou de classique.
En vitesse de croisière, l’économie est classique. La croissance vient du progrès technique et de l’augmentation de la population active. La production connaît des à coups, oscillant autour ce que l’on appelle son potentiel. La politique budgétaire se fonde sur les stabilisateurs automatiques : en phase de ralentissement, les pertes fiscales creusent le déficit tandis qu’on engrange en compensation des excédents en phase d’expansion. Aller au-delà n’a guère de sens car l’équivalence ricardienne joue à plein : tout déficit public significatif accroît la demande publique mais contracte la demande privée par apparition d’une épargne destinée à faire face aux remboursements à venir de la dette née de ce déficit.
Parfois, comme c’est le cas en ce moment, l’économie s’écarte de ce schéma. On assiste à un effondrement de la production qui débouche sur des capacités productives largement inemployées et un accroissement du chômage. Une telle situation est dite de chômage keynésien et la réponse est de laisser filer le déficit public. En France, dans le cycle normal, les années fastes, le taux d’utilisation des capacités de production est de 88 %. Au moment du ralentissement cyclique, ce taux descend à 85 %. En 1993, on était descendu à 79 % tandis que le chômage touchait 3 millions de personnes. La réponse fut de laisser le déficit atteindre 6 % du PIB. Les indicateurs conjoncturels d’aujourd’hui sont à des niveaux voisins de ceux de 1992/1993. Ils conduisent même à anticiper une baisse du taux d’utilisation des capacités de production à 70 %. Commentant l’actualité en décembre dernier, Olivier Blanchard, le responsable des études économiques du FMI, énonçait les deux recommandations de politique économique à mettre en œuvre face à cette plongée keynésienne dans la récession : il faut soutenir le secteur bancaire pour éviter tout credit crunch ; il faut augmenter l’investissement public. En déclarant ceci, il restait conforme à la théorie économique, y compris dans la version qu’en donne Keynes lui-même dans le chapitre XXII de La Théorie générale. Keynes y déclare en effet que les récessions ne correspondent pas à un manque de consommation, celle-ci étant par nature assez stable (les soi-disant keynésiens qui clament qu’il faut relancer par la consommation devraient lire ce chapitre, ils y apprendraient que la consommation est le but et non le moyen de la croissance) mais correspondent à un manque d’investissement.
Alvin Hansen, qui reste à ce jour un des meilleurs interprètes de Keynes, a développé une formule du multiplicateur keynésien dont il ressort que les éléments de relance d’une économie sont l’investissement public, l’investissement privé et les exportations. Quand Obama propose de reconstruire des ponts qui, faute d’entretien depuis trente ans, menacent de s’écrouler, il répond aux exigences de la situation en favorisant l’investissement public. Quand le gouvernement français souhaite axer sa relance sur une combinaison d’investissements publics et de soutien aux entreprises pour les aider à investir, il a raison. Il devrait même aller plus loin et alléger encore les impôts des entreprises pour leur donner les moyens de financer une phase nouvelle de leur développement. Quand le gouvernement britannique laisse baisser la livre, il attend la relance d’un surcroît d’exportations, stratégie fondée bien que peu coopérative vis-à-vis de ses partenaires européens.
En revanche, trois erreurs sont à éviter. La première serait de vouloir accroître la consommation. En effet, non seulement il y aurait équivalence ricardienne et la relance se perdrait dans l’inquiétude légitime des ménages ; mais même si ce n’était pas le cas, comme le passé peu épargnant des Américains permet de le supposer pour les Etats-Unis, il y aurait creusement du déficit extérieur et la relance se perdrait dans les importations. La deuxième serait de recourir au protectionnisme. De même que les exportations nourrissent la croissance, la contraction du commerce mondial nourrit la récession. L’augmentation des droits de douane américains en 1930 a privé le principal exportateur de l’époque – l’Allemagne – de ses débouchés. Deux ans plus tard, il y avait en Allemagne 25 % de chômeurs, trois ans plus tard… La troisième erreur est à plus long terme. Ce serait, quand la situation de chômage keynésien sera résorbée, de continuer les politiques de déficit. Il faut en effet avoir sans cesse présent à l’esprit que pour pouvoir affronter les situations keynésiennes quand elles se présentent, il faut gérer de façon classique – avec un équilibre budgétaire tendanciel sur longue période – les situations classiques.
