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Lettre ouverte aux disciples de Madoff qui gèrent les finances publiques

par François Ecalle | Publié le 10 novembre 2009 à 18h00 | 19 commentaires

Bernard Madoff a escroqué ses clients en les faisant participer sans qu’ils s’en aperçoivent à un « jeu de Ponzi », du nom d’une autre figure emblématique de l’escroquerie. Or, la gestion des finances publiques dans beaucoup de pays, comme le nôtre, y ressemble étrangement. Les ministres des Finances seraient-ils des disciples de Madoff et Ponzi ?

Ce billet reproduit "La Lettre ouverte" parue le 5 novembre 2009 dans Le Nouvel Economiste.

   

Du jeu de Ponzi...

 

L’organisateur d’un jeu de Ponzi propose aux participants de miser 100 € pour gagner automatiquement 115 € la période suivante, lui-même prélevant 5 € de commissions en plus (valeurs numériques données à titre d’exemple).

 

Si 10 joueurs misent dès la première période, il doit donc trouver 1 200 € à la deuxième période, ce qui ne pose aucun problème si 12 nouveaux joueurs se présentent et lui apportent ces 1200 € (ou seulement deux nouveaux joueurs si les 10 premiers rejouent). Il verse ces 1 200 € aux premiers joueurs et doit donc trouver 1 440 € la troisième période, mais il suffit que 15 joueurs misent 100 € pour qu’il tienne son engagement.

 

Le jeu peut continuer très longtemps (48 ans dans le cas de Madoff), d’autant plus facilement que les joueurs font des profits considérables et attirent de nouveaux participants en exhibant leurs gains.

 

Le jeu ne peut cependant pas continuer indéfiniment car le nombre de joueurs doit être multiplié par 1,2 à chaque période et devrait donc dépasser à un moment la population mondiale. Il s’arrête lorsque le nombre de joueurs est inférieur à 1,2 fois celui de la période précédente (1,15 fois si l’organisateur renonce à sa commission). Certains joueurs ne gagnent alors pas les 115 € promis et le font savoir si bien que, à la période suivante, plus personne ne joue et les derniers joueurs perdent leur mise. L’organisateur finit ses jours à l’ombre d’un cachot ou au soleil d’un paradis tropical.

 

... à la gestion des finances publiques

 

Prenons un pays, comme la France, dont le déficit public correspond à 8 % du PIB. Ce déficit peut être décomposé en un déficit primaire (dépenses hors intérêts moins recettes) égal à 5 % du PIB et des charges d’intérêt égales à 3 % du PIB.

 

Le ministre des Finances doit donc trouver 8 points de PIB en cash et fait appel à des joueurs (les créanciers de l’Etat) auxquels il promet un rendement de, par exemple, 5 %.

 

Supposons que le déficit primaire soit stable à 5 % du PIB, parce que toutes les dépenses publiques hors intérêt sont considérées comme légitimes et parce qu’une hausse des prélèvements obligatoires paraît inconcevable.

 

L’année suivante, la charge d’intérêt augmente de 0,4 point de PIB (8 x 0,05) et s’élève à 3,4 points de PIB ce qui, ajouté au déficit primaire, donne un déficit public de 8,4 % du PIB. L’Etat appelle donc les joueurs à miser 8,4 points de PIB.

 

L’année suivante, la charge d’intérêt s’accroît de 0,42 point de PIB et atteint 3,82 % du PIB, ce qui, ajouté au déficit primaire, aboutit à un déficit de 8,82 % du PIB. Chaque année, le déficit est multiplié par 1,05 et les joueurs doivent augmenter leur mise d’autant.

 

Le jeu peut durer très longtemps, mais pas indéfiniment. Au bout de 50 ans, le déficit public atteindrait 100 % du PIB et il est évident que certains joueurs arrêteraient de miser avant.

 

Comme dans celui de Ponzi, le jeu s’arrête lorsque le ministre des Finances n’arrive pas à multiplier suffisamment les mises d’une période à l’autre. L’Etat ne peut alors plus honorer ses engagements et c’est la cessation de paiement. L’alternative n’est toutefois pas pour le ministre entre la prison et le paradis tropical. La principale différence, essentielle il est vrai, entre le jeu de Ponzi et la gestion des finances publiques est en effet qu’il n’empoche rien personnellement. Il doit négocier avec les joueurs, ce qui a toujours deux conséquences : d’une part, il doit dans l’urgence augmenter les impôts et couper dans les dépenses ; d’autre part, les derniers joueurs perdent une partie de leur mise. Sachant que le jeu se termine toujours de cette façon, les joueurs ont intérêt à abandonner la partie avant que l’enjeu ne devienne trop important.

 

Un ministre des Finances a cependant d’autres solutions pour arrêter le jeu. Il peut d’abord espérer qu’une conjoncture plus favorable apportera plus de recettes, ce qui réduira le déficit primaire et le poids des charges d’intérêt. En France, le déficit primaire structurel, c’est-à-dire corrigé de l’impact de la conjoncture, est d’environ 1 % du PIB. Cela signifie que les charges d’intérêt doivent être, indépendamment de la conjoncture, entièrement financées par de nouveaux emprunts et que nous sommes dans un schéma de croissance exponentielle du déficit et de la dette, c’est-à-dire, structurellement, dans un jeu de Ponzi.

 

Pour l’arrêter avant la catastrophe, il faut dégager un excédent primaire structurel d’autant plus important que la dette publique est déjà elle-même élevée. Or, pour passer d’un déficit primaire structurel à un excédent suffisant, il n’y a que deux solutions : augmenter les prélèvements obligatoires ou couper dans les dépenses. Plus le jeu dure longtemps et plus il est difficile de l’arrêter.

 

Fin de partie

 

La gestion actuelle de la dette publique, en France mais aussi dans bien d’autres pays, est un grand jeu de Ponzi, tout à fait semblable à celui que Bernard Madoff a organisé. Personne ne peut dire quand il s’arrêtera et il est donc inutile d’annoncer une catastrophe imminente. La dette publique et les charges d’intérêt peuvent augmenter pendant une durée indéterminée et le jeu peut continuer pour la plus grande satisfaction de l’organisateur et des joueurs. Mais il est absolument certain qu’il s’arrêtera un jour et que la fin de partie sera très douloureuse si un effort massif de redressement des finances publiques n’est pas réalisé suffisamment vite. C’est la principale raison pour laquelle il faut maîtriser l’endettement public.

Biographie

François Ecalle, économiste, a une longue expérience de l’élaboration et de l’évaluation des politiques économiques au sein de l’administration. Il a enseigné l’économie et la gestion publique dans plusieurs grandes écoles et il est actuellement chargé d’un cours de politique économique à l’université Paris I. Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment Maîtriser les finances publiques ! Pourquoi, comment ?, Economica, 2005 (Grand Prix de l’Académie des sciences morales et politiques).

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