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L'énigme Bernanke

par Jean-Marc Daniel | Publié le 7 septembre 2009 à 18h00 | 3 commentaires

Le président Obama a annoncé qu’il renouvelait le mandat de Ben Bernanke à la tête de la Réserve fédérale. Cette décision prouve plusieurs choses mais notamment que les mœurs politiques américaines ont bien changé.

 

"Out" la politique des dépouilles instaurées jadis par le président Jackson : Bernanke est républicain, fut nommé par Bush et se trouve confirmé par Obama ; c’est "l’ouverture" à l’américaine. Jackson aurait d’autant moins procédé de la sorte, qu’il avait, lui, sur la banque centrale, des vues plus brutales. Il l’a en effet tout bonnement supprimée1 !

 

Quoi qu’il en soit, certains leaders démocrates du Congrès menacent de ne pas entériner cette décision. Ils ne reprochent pas à Obama de ne pas appliquer les méthodes de Jackson mais de s’inspirer de Keynes quand il affirmait que les hommes politiques ont le défaut d’appliquer les doctrines d’économistes morts depuis longtemps. En reconduisant Bernanke, Obama laisse en effet en place quelqu’un qui applique des doctrines éteintes. Si ses défenseurs mettent en avant la qualité – par ailleurs reconnue dans le monde académique – de ses travaux sur la crise de 1929, les opposants à sa reconduction soulignent – à juste raison – que la crise de 2007/2008 n’est pas la crise de 1929…

 

Parce qu’elle était une crise de déflation par contraction de la masse monétaire, la bonne réponse était de dévaluer le dollar et de financer un déficit budgétaire accru par l’achat  par la banque centrale de bons du Trésor afin d’enrayer la chute des prix et d’injecter de la demande par le biais des dépenses publiques. C’est ce que fit Roosevelt. La crise de l’automne dernier tient non pas à une destruction de monnaie mais à une chute de sa vitesse de circulation.

 

Revenons à la bonne vieille équation quantitative de la monnaie ; nous avons

µV=pY,

où µ est la masse monétaire, V la vitesse de circulation de la monnaie, p les prix et Y la production. Dans la crise de 1929, µ s’effondre. Dans celle de 2008, c’est V.

 

En 2008, il fallait rétablir V et non pas accroître µ. Et Bernanke n’a eu de cesse d’augmenter µ. Heureusement, le Trésor britannique, à l’automne dernier, a réussi à imposer que les Etats se portent systématiquement garants des marchés monétaires, c'est-à-dire fassent en sorte de sécuriser la circulation de la monnaie existante.

 

La conséquence de la politique de Bernanke est un accroissement spectaculaire du bilan de la Réserve fédérale : il était de 750 Md$ en 2007, il est aujourd’hui de 2 200 Md$. A l’actif, à côté d’un matelas de dette publique de 800 milliards, on trouve désormais toute une série de prêts à des institutions financières en difficulté comme des participations dans AIG. Au passif, la masse monétaire en billets est restée pratiquement la même qu’en 2007, si bien que jusqu’à présent, cet accroissement n’a eu aucun impact inflationniste perceptible. En revanche, les comptes des banques auprès de la Réserve fédérale se sont considérablement gonflés : au lieu de garantir le marché monétaire pour que les banques se remettent à se prêter entre elles, la banque centrale s’est interposée, empruntant aux unes pour acheter des parts de capital de canards boiteux. La question qui se pose maintenant est : comment s’en sortir ?  Car quand les banques prêteuses vont retirer leurs fonds de la Réserve fédérale pour les remettre dans le circuit, la vitesse de circulation de la monnaie va s’accroître et l’inflation commencera.

 

Cette perspective n’émeut pas Bernanke. En effet, sur le fond, sa thèse, qu’il partage d’ailleurs avec son prédécesseur le désormais très ignoré Greespan, est que l’inflation est inimaginable tant qu’il y a du chômage. Dans le bagage intellectuel de Bernanke, outre la crise de 1929, il y a la courbe de Phillips. Puisque la planète compte des millions d’individus sans emploi, il ne peut y avoir de chômage. Quand V va exploser, Y suivra. Schéma simple et séduisant qui n’a de sens que si le monde compte encore un tissu d’entreprises capables d’embaucher les chômeurs en question. Or aujourd’hui, ce tissu, déchiré par la récession, n’est pas en état de se lancer dans de grands investissements. Résultat, le chômage mondial ne se résorbe pas et ne se résorbera pas à court terme ; déjà, les prix du pétrole se remettent à augmenter.

 

La solution : il faut retirer de la monnaie tout en favorisant les investissements. C'est-à-dire que :

  • pour ne pas pénaliser les investisseurs, il faut que les taux d’intérêt restent bas sans perdre tout sens – c’est la politique monétaire de la BCE qui correspond le mieux à cet objectif ;
  • pour retirer de la monnaie, il faut inverser la tendance sur les déficits budgétaires et les réduire rapidement pour amorcer un remboursement de la dette publique ;
  • pour réduire les déficits sans pénaliser les investisseurs, il faut combiner impôts sur la consommation et baisse des dépenses publiques. C’est parfois ce que dit Bernanke, mais d’une voix tellement basse. A moins qu’elle ne soit lasse…

 

 

Note

1. C’est lui qui mit un terme à l’existence de la première banque centrale américaine, celle voulue par Hamilton au moment de l’Indépendance.