Comment est partagée la richesse produite par les entreprises entre ceux qui apportent le travail et ceux qui apportent le capital ? Comment ce partage a-t-il évolué au cours des années passées ? Et de quelle richesse est-il réellement question ?
Analyse statique
La réponse classique à la question du partage consiste à considérer le poids des salaires dans le PIB, 58 %, et à dire que le reste, 42 %, est la rémunération du capital - les dividendes comme on dit souvent. Cette présentation n’est pas très sérieuse, pour au moins cinq raisons.
La première est qu’elle assimile PIB à richesse produite par les entreprises, alors que le PIB inclut des éléments comme les salaires des fonctionnaires ou les loyers, qui n’ont rien à voir avec l’activité des entreprises. Pour répondre à la question du "partage" entre travail et capital de la richesse produite par les entreprises, mieux vaudrait ne considérer que la valeur ajoutée par les entreprises.
La seconde est que la présentation standard considère comme une rémunération du capital la totalité du revenu des entrepreneurs individuels, des artisans, des commerçants, des agriculteurs. Allez donc raconter à votre médecin, votre boucher ou votre plombier – qui travaille cinquante heures par semaine – que son revenu n’est pas le produit de son travail mais la rémunération de son capital, et vous verrez ce qu’il vous dira. Pour donner une réponse significative à la question du partage, il faudrait ou bien se limiter à la valeur ajoutée par les seules sociétés, ou bien décomposer le revenu des entrepreneurs individuels en revenu du capital et revenu du travail.
La troisième est que le PIB exagère la richesse distribuable. Le Produit Intérieur Brut est, comme son nom l’indique, "brut", c’est-à-dire qu’il ignore l’usure du capital. Au cours de l’année pour laquelle on calcule le PIB, les machines s’usent ou se périment, et l’amortissement qui mesure cette usure a beaucoup des caractéristiques d’un achat. En bonne logique, il faudrait le déduire, et calculer un Produit Intérieur Net pour s’interroger sur sa répartition. Les statisticiens hésitent à le faire parce qu’il est difficile d’évaluer l’amortissement, mais ils savent bien que le PIN est plus significatif que le PIB. Il n’est pas raisonnable de considérer l’usure du capital comme une rémunération du capital.
La quatrième raison est que la procédure classique ignore complètement le rôle de l’Etat et des administrations. Dans un pays où les administrations prélèvent et dépensent la moitié du PIB, cette ignorance n’est pas la meilleure façon d’y voir clair. Les administrations lèvent des impôts sur la production de richesse. On ne peut guère avoir une idée sérieuse du "partage" sans prendre en compte ces prélèvements. Considérer les impôts ou les cotisations patronales comme une "rémunération du capital" est une mauvaise plaisanterie. En outre, l’Etat est actionnaire de beaucoup de grandes sociétés (comme Air France, la SNCF, ou EADS) et touche à ce titre des dividendes.
La cinquième raison est que beaucoup de sociétés françaises sont en réalité internationales. En quoi le fameux bénéfice de Total est-il "français" ? Ses achats, ses ventes, ses travailleurs, ses prêteurs, ses actionnaires, sont principalement étrangers. Il n’y a guère que l’impôt sur ses bénéfices qui soit complètement français. Les sociétés françaises versent des dividendes à des résidents étrangers, et les résidents français encaissent des dividendes payés par des sociétés étrangères.
On peut essayer de donner des chiffres significatifs pour la répartition de la valeur ajoutée par les sociétés (financières et non financières) en s’appuyant sur les données de la comptabilité nationale pour 2007. Cette valeur ajoutée brute est de 1 030 milliards d’euros, soit un peu plus de la moitié du PIB de la France. Les salaires versés s’élèvent à 500 milliards. Les impôts qui pèsent sur la production, les salaires et les bénéfices sont de 260 milliards1. Restent 270 milliards, dont on peut dire qu’ils correspondent à la rémunération du capital, même s’ils ne vont pas tous dans la poche des capitalistes, il s’en faut de beaucoup. Une partie seulement, environ 80 milliards, est distribuée aux capitalistes sous forme d’intérêts (10 milliards), de dividendes (40 milliards) et "d’autres revenus distribués" (30 milliards)2. Le solde, 190 milliards, est réinvesti. Pour une large part, ce réinvestissement correspond à l’amortissement du capital de ces sociétés et ne fait que compenser l’usure de ce capital3.
Le partage de la valeur ajoutée par les sociétés non financières se fait donc à raison de 50 % pour les salaires, 25 % pour les administrations, 7 % pour les capitalistes, et 18 % pour les investissements.
On lit parfois que le montant total des dividendes distribués s’élève à 200 milliards. Ce chiffre est obtenu en comptant non seulement les sommes que les sociétés versent aux ménages, mais aussi celles qu’elles se versent entre elles. Airbus verse des dividendes à EADS, qui verse des dividendes au groupe Lagardère, qui verse des dividendes à M. Lagardère. Mais ce sont les mêmes dividendes, et les additionner revient à compter deux ou trois fois la même chose. Du point de vue de la répartition qui nous occupe ici, il faut éliminer ces doubles comptes. En réalité, les dividendes distribués aux ménages – aux capitalistes – par les sociétés (non financières et financières) s’élèvent à moins de 40 milliards. Cela représente moins de 4 % de la valeur ajoutée par ces sociétés – et environ 2 % du PIB. On est loin des 30 ou 40 % cités partout !
Analyse dynamique
L’analyse ci-dessus est statique, et se rapporte à une seule année, 2007. Plus intéressante est une analyse dynamique, montrant l’évolution au cours des quinze dernières années de la rémunération du travail et du capital.
Cette analyse dynamique ne peut guère s’appuyer sur l’examen de l’évolution de la part des salaires dans le PIB, puisque cette part, on vient de le montrer, reflète très mal le partage de la valeur ajoutée par les entreprises. Pour comprendre les changements, on considérera les comptes des sociétés non financières : environ 600 000 entreprises employant 13 millions de salariés et produisant la moitié du PIB. On le fera sur la période 1993-2006 pour laquelle les chiffres sont disponibles4. Le tableau 1 présente les principales données calculées.

Au cours de cette période, la richesse produite par ces sociétés a augmenté à un rythme annuel moyen5 de 2,5 % par an (en termes réels, déduction faite de la hausse des prix6, bien entendu). Durant la même période, les salaires distribués ont augmenté à un taux de 2,9 % par an. Ils ont donc augmenté légèrement plus vite que la richesse créée par les sociétés qui les versent.
Mais cette constatation ne veut pas dire grand chose car elle fait l’impasse sur l’évolution de la quantité de travail utilisée par ces sociétés. Cette quantité de travail se mesure en nombre de salariés ou, mieux, en heures de travail annuelles. Le nombre de salariés des entreprises non financières a augmenté à un taux de 1,9 % par an, passant de 11,2 à 13,8 millions. La durée du travail a diminué durant cette période, de 0,8 % par an7. La quantité de travail mobilisée a donc augmenté à un taux de 1,1 % seulement. Il s’ensuit que le salaire annuel, qui est un indicateur imparfait du niveau de vie des salariés, a augmenté à un taux, faible, de 0,9 % par an ; et que le salaire horaire – la rémunération du travail – a cru de 1,8 % par an.
L’augmentation de la production n’est pas due seulement à l’augmentation du travail. Elle doit également quelque chose à l’augmentation du capital, et à l’augmentation de la productivité de ces deux facteurs. Comment a évolué la quantité de capital utilisé par ces sociétés pour produire de la richesse ? On le sait assez mal, mais la comptabilité nationale fait l’effort d’estimer ce stock de capital et son évolution8. Il a, toujours en termes réels, augmenté à un taux de 5,4 % par an. La quantité de capital a donc progressé cinq fois plus vite que la quantité de travail. Ce point est crucial. La part du capital dans la production de richesse des sociétés non financières augmente constamment. Pour s’exprimer autrement, chaque salarié utilise de plus en plus de capital. Cette évolution a deux implications importantes.
La première est qu’il n’y aurait rien de choquant à ce que la rémunération globale du capital augmente plus vite que la rémunération globale du travail, puisque le capital à rémunérer augmente bien plus vite que le travail à rémunérer. Les analyses qui se focalisent sur les changements dans les rémunérations globales en ignorant les changements dans les quantités rémunérées sont un peu courtes.
Ce qui serait choquant en revanche, c’est que la rémunération unitaire (le salaire horaire) du travail augmente moins vite que la rémunération unitaire du capital (les dividendes rapportés au capital). Or c’est justement ce qui s’est passé dans la période étudiée. Les dividendes ne représentent (en 2006) que 8 % des salaires et 1 % du stock de capital. Mais ils ont augmenté à un taux annuel voisin de 10 %. Le ratio : dividende sur capital a cru à un taux de 4,5 % par an. C’est bien plus que la croissance du salaire horaire (1,8 %). Il est donc bien vrai que les dividendes ont augmenté plus vite que les salaires, mais cela n’a pas grand chose à voir, contrairement à ce qui se dit souvent, avec l’évolution de la part des salaires dans le PIB.
Si l’ensemble des salaires et l’ensemble des dividendes ont augmenté plus vite que la richesse créée, ce qui est le cas, c’est que cette richesse ne se partage pas uniquement entre salaires et dividendes. Elle alimente aussi, pour des montants considérables, les administrations et les investissements des entreprises. Il faut croire que ces grandeurs ont augmenté un peu moins vite que la richesse créée.
Une deuxième implication, franchement inquiétante, concerne la productivité des sociétés non financières. Si une augmentation du travail de 1,1 % par an et une augmentation du capital de 5,4 %, se combinent pour causer une augmentation de la production de 2,5 %, c’est que la productivité (qui est le rapport de la production à ces facteurs de production) a stagné. L’augmentation du travail et du capital expliquent à elle seule toute l’augmentation de la production9. Si la productivité n’augmente pas, comment le niveau de vie – le pouvoir d’achat comme l’on dit maintenant - pourrait-il augmenter durablement ?
Les chiffres ne sont pas à la mode en France. Mais en économie, peut-on vraiment faire de bonnes politiques avec de mauvais chiffres ?
Rémy Prud'homme est professeur émérite à l'université Paris XII.
Notes
1. Bien entendu, l’Etat prélève en plus des impôts sur les revenus distribués (IRPP, CSG) et sur la consommation (TVA, TIPP).
2. Ces chiffres proviennent du compte des ménages de la comptabilité nationale. On fait l’hypothèse que les revenus distribués à l’étranger par les entreprises françaises sont du même ordre de grandeur que les revenus distribués en France par des entreprises étrangères. Le chiffre des intérêts (10 milliards) est un chiffre par excès. Il provient de la différence entre les intérêts reçus et les intérêts versés par les ménages ; mais pour une partie sans doute importante, cette différence provient des intérêts payés par l’Etat, pas par les entreprises.
3. On peut estimer cette usure à partir des comptes du patrimoine des sociétés non financière, avec l’égalité : Actifs produits au 31.12.2007 = Actifs produits au 31.12.2006*taux de hausse des prix des actifs – amortissements + investissements (FBCF). Avec, en milliards d’euros : actifs 2007 = 2247 ; actifs 2006 = 2106 ; taux hausse des prix des investissements = 3% ; FBCF = 200, on évalue les amortissements à 122 milliards. La comptabilité nationale évalue la consommation de capital fixe du secteur privé à 184 milliards.
4. Les données relatives aux dividendes distribués commencent en 1993.
5. Tous les taux de croissance calculés le sont au moyen d’une régression semi logarithmique sur les données des 14 ou 15 années utilisées.
6. On a utilisé comme indice le déflateur du PIB.
7. L’INSEE ne donne pas l’évolution de la durée du travail des salariés des entreprises non financières. On l’a supposée égale à l’évolution de la durée du travail des travailleurs de l’industrie, qui est disponible. Les deux ensembles, qui s’intersectent largement, connaissent sans doute une évolution très proche.
8. Dans ce qu’elle appelle les comptes de patrimoine.
9. On a estimé une classique fonction de production de type Cobb-Douglas, et on obtient : Y=0,071*L0,68*K0,32, avec Y=Valeur ajoutée, L=quantité de travail, et K=quantité de capital. Les coefficients calculés (2/3 pour le travail, 1/3 pour le capital) sont tout à fait habituels. Ils permettent de faire la somme pondérée des taux de croissance de L et de K, qui donne justement 2,5 %, le taux de croissance de la valeur ajoutée.
Firm Interests. How Governments Shape Business Lobbying on Global Trade
Cornelia Woll
Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2008, 186 pages
Les entreprises cherchant à accroître leur profit, leur chiffre d’affaires ou leur part de marché, il est admis que leurs intérêts sont par elles bien compris.